Début avril 2026, une mission archéologique inédite s’est déroulée au large de Saint-Tropez. Libération a pu y assister et confirme : il s’agit du « plus profond prélèvement de biens culturels maritimes jamais réalisé dans les eaux territoriales françaises ». Cette opération, qualifiée de « découverte fondamentale » par les experts, pourrait bouleverser la compréhension des routes commerciales en Méditerranée à l’époque antique.

Ce qu'il faut retenir

  • Un prélèvement archéologique réalisé à plus de 2 400 mètres de profondeur, le plus profond jamais effectué en France.
  • L’épave concernée, située au large de Saint-Tropez, contient des artefacts datés de l’Antiquité, selon les premières analyses.
  • Les objets remontés pourraient éclairer les échanges commerciaux en Méditerranée il y a plus de deux millénaires.
  • Cette mission a été menée par une équipe pluridisciplinaire associant archéologues, historiens et plongeurs professionnels.

Une épave méconnue jusqu’à présent

L’épave, découverte fortuitement lors d’une campagne de cartographie des fonds marins, se situe à environ 30 milles nautiques au sud-est de Saint-Tropez. Sa profondeur exceptionnelle, estimée à 2 450 mètres, a longtemps dissuadé toute tentative d’exploration. « On est au début d’une enquête archéologique », a déclaré Jean-Marc Doyen, responsable scientifique de la mission pour le département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM). « Chaque objet remonté est une pièce d’un puzzle qui nous manquait pour comprendre les échanges maritimes de l’Antiquité. »

Les premières images sonar révèlent une épave en bon état de conservation, protégée par la pression extrême des abysses. Selon les experts, elle pourrait dater du IVe ou IIIe siècle avant notre ère, une période charnière pour le commerce méditerranéen. « Cette cargaison n’a pas été pillée, ce qui est exceptionnel pour une épave de cette époque », a souligné Doyen. « Autant dire que les informations qu’elle renferme sont intactes. »

Une cargaison aux origines multiples

Parmi les artefacts déjà remontés figurent des amphores, des pièces de monnaie et des objets en bronze. Les analyses préliminaires suggèrent que la cargaison provient de plusieurs régions de la Méditerranée. « On a identifié des amphores typiques de la côte tyrrhénienne, d’autres de l’actuelle Turquie, et même quelques exemplaires égyptiens », explique Sophie Lefèvre, céramologue au CNRS. « Cela confirme que les navires de l’Antiquité reliaient des ports aussi éloignés que Carthage et Massalia. »

Les pièces de monnaie, pour leur part, portent des effigies de souverains hellénistiques, ce qui permet de dater plus précisément l’épave. « Certaines pièces semblent frappées sous le règne de Ptolémée II, vers 270 avant J.-C. », précise Lefèvre. « Cela correspond à une période où le commerce entre l’Égypte et la Gaule était particulièrement actif. »

Une technologie de pointe au service de l’archéologie

Pour mener à bien cette opération, une robotique sous-marine télécommandée a été déployée. Équipé de bras articulés et de caméras haute définition, le robot a permis de prélever près de 80 artefacts sans perturber le site. « À cette profondeur, la moindre erreur peut être fatale pour le matériel comme pour les objets », rappelle Pierre Lambert, ingénieur en robotique marine à l’Ifremer. « On a utilisé des algorithmes de stabilisation pour éviter tout mouvement brusque. »

Les objets sont désormais entreposés dans un laboratoire du DRASSM à Marseille, où ils seront nettoyés et étudiés. « Chaque amphore sera ouverte avec une extrême précaution », indique Lambert. « Certains résidus pourraient encore contenir des traces de denrées périssables, comme du vin ou de l’huile. »

Et maintenant ?

Les prochaines étapes consisteront à établir un inventaire détaillé et à comparer les artefacts avec ceux déjà référencés dans les collections européennes. Une publication scientifique est attendue d’ici la fin 2026. Par ailleurs, une nouvelle mission pourrait être organisée en 2027 pour explorer d’éventuels autres sites à proximité, si les fonds le permettent.

Cette découverte pourrait aussi relancer le débat sur la protection des épaves profondes, encore mal encadrées par la législation française. « La question de la propriété des biens culturels en haute mer reste un sujet complexe », note Doyen. « Mais une chose est sûre : cette épave change la donne. »

En attendant, les chercheurs invitent à la prudence. « Il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives », tempère Sophie Lefèvre. « Mais une chose est sûre : cette épave va nous occuper pendant des années. »

Les autorités n’ont pas communiqué de valeur financière, mais soulignent son « inestimable valeur historique et archéologique ». Les objets, une fois restaurés, pourraient enrichir les collections permanentes de musées nationaux.