Chaque repas d’Agbaibor, un jeune éléphanteau de forêt du Nigeria, s’accompagne d’un rituel immuable : deux litres de lait infantile administrés toutes les trois heures, jour et nuit, selon Le Figaro. Ce protocole strict illustre l’ampleur de la mission confiée à Joshua Aribasoye et son équipe, qui ont transformé leur quotidien pour devenir les « parents » de ce pachyderme de quelques mois, recueilli après avoir été retrouvé seul dans une plantation de palmiers à huile.
Ce qu'il faut retenir
- Agbaibor, un éléphanteau de forêt du Nigeria, est recueilli après avoir été séparé de son troupeau fin 2025.
- Les soigneurs du parc national d’Okomu le nourrissent 24h/24 avec du lait en poudre, de l’avoine et des compléments, pour un coût mensuel de 4 à 5 millions de nairas (2 900 à 3 600 dollars).
- La réintroduction dans la nature prendra entre trois et cinq ans, avec une première phase d’adaptation en enclos forestier.
- Les éléphants de forêt sont classés en danger critique d’extinction par l’UICN, principalement à cause du braconnage et de la destruction de leur habitat.
- La population d’éléphants au Nigeria est estimée à 200 individus, dont une quarantaine dans et autour du parc d’Okomu.
Un sauvetage d’urgence pour un bébé éléphant vulnérable
Agbaibor a été découvert à la fin de l’année 2025 près du parc national d’Okomu, dans l’État d’Edo, après avoir été séparé de son troupeau. Les gardes du parc ont tenté de le réunir avec sa famille en le reconduisant dans la forêt, mais cette opération a échoué. Face au risque de mortalité précoce ou d’attaque par des braconniers, la direction du parc et la fondation Africa Nature Investors (ANI), qui gère la réserve, ont lancé une opération d’urgence. « Nous devions agir rapidement pour éviter que ce petit ne succombe », explique Peter Abanyam, chef de projet pour ANI.
Une équipe de soigneurs nigérians a été mobilisée, épaulée par des spécialistes venus de Zambie. Leur mission : nourrir, surveiller et interagir avec Agbaibor 24 heures sur 24. Le budget alloué à son alimentation – lait en poudre, avoine et compléments nutritionnels – atteint chaque mois entre 4 et 5 millions de nairas (soit 2 900 à 3 600 dollars). « Sans cette prise en charge intensive, ses chances de survie auraient été quasi nulles », souligne Abanyam.
Un parcours long et progressif avant un retour à la liberté
La réintroduction d’Agbaibor dans son milieu naturel s’étalera sur trois à cinq ans. La première étape consiste à l’installer dans un enclos situé au cœur de la forêt. Cet environnement lui permettra de s’habituer progressivement aux sons et aux déplacements des troupeaux sauvages. « L’objectif est de l’exposer à des stimuli naturels tout en assurant sa sécurité », précise Peter Abanyam. « Une fois que nous aurons confirmé son adaptation, nous envisagerons son intégration dans un groupe d’éléphants sauvages. »
Cette approche progressive est cruciale, car les éléphants de forêt, contrairement à leurs cousins des savanes, vivent dans des écosystèmes densément boisés et méconnus. Leur réintroduction nécessite une préparation minutieuse pour éviter tout stress ou rejet par les autres membres du troupeau. « Agbaibor devra apprendre à se nourrir seul, à reconnaître les dangers et à interagir avec ses semblables », ajoute Abanyam. « C’est un processus délicat, mais essentiel pour sa survie à long terme. »
Un écosystème menacé et une biodiversité en péril
Le parc national d’Okomu, qui s’étend sur 24 000 hectares, est l’un des derniers grands écosystèmes de forêt tropicale du Nigeria. Pourtant, cet espace naturel est soumis à des pressions croissantes : exploitation forestière illégale, braconnage, expansion des zones agricoles et des habitations. Ces activités fragmentent l’habitat des éléphants et augmentent les risques de conflits entre l’homme et la faune sauvage. « Dans un écosystème aussi restreint, abriter une quarantaine d’éléphants est un chiffre significatif, et il faut le protéger à tout prix », insiste Peter Abanyam.
Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les éléphants de forêt africains sont classés en danger critique d’extinction. Leur déclin est principalement attribué au braconnage pour l’ivoire et à la destruction de leur habitat. Au Nigeria, la population d’éléphants est estimée à 200 individus, dont une quarantaine évoluant dans et autour du parc d’Okomu. « Ces chiffres illustrent l’urgence d’agir », rappelle Abanyam. « Chaque éléphant compte dans la préservation de l’espèce. »
L’implication des communautés locales, clé de la survie des éléphants
Pour Africa Nature Investors, la préservation de la faune passe nécessairement par l’implication des populations locales. Godstime Christopher, 26 ans, en est un exemple. Ancien braconnier devenu garde forestier, il installe désormais des caméras dans les arbres pour surveiller les déplacements des éléphants et traquer les braconniers. « Mon rôle a changé : au lieu de nuire à la nature, je contribue à la protéger », confie-t-il. « Le braconnage a diminué dans la région, mais la chasse d’autres espèces continue de perturber les éléphants et de dégrader leur habitat. »
ANI mise sur des programmes de sensibilisation et d’emploi local pour réduire les conflits. « Si les communautés voient un intérêt économique à la préservation des éléphants, elles seront plus enclines à les protéger », explique un porte-parole de la fondation. Cette approche a déjà porté ses fruits : le braconnage a reculé, mais la pression sur l’écosystème reste forte. « La survie d’Agbaibor et de ses semblables dépendra de notre capacité à concilier développement humain et conservation », conclut Abanyam.
« Nous devons être comme une mère pour lui. Le voir manger et jouer me rend heureux… Je sais que nous contribuons à préserver ce qui nous reste. »
Joshua Aribasoye, soigneur d’Agbaibor
Au-delà d’Agbaibor, c’est une espèce entière qui se bat pour survivre. Entre braconnage, déforestation et expansion humaine, les éléphants de forêt africains incarnent les défis de la conservation moderne. Leur sauvetage est un combat de chaque instant, où chaque geste compte – et où des hommes comme Joshua ou Godstime en deviennent malgré eux les héros discrets.
Les éléphants de forêt africains, comme ceux du parc d’Okomu, vivent dans des écosystèmes densément boisés et fragmentés. Leur habitat réduit et leur faible densité de population les rendent plus vulnérables au braconnage et à la destruction de leur milieu. Contrairement aux éléphants des savanes, ils sont aussi moins visibles, ce qui limite les efforts de conservation ciblés, selon l’UICN.