Selon Numerama, une enquête menée par l’association Male Allies UK début avril 2026 révèle que les relations virtuelles séduisent de plus en plus les jeunes au Royaume-Uni. Une tendance qui inquiète les experts, notamment sur les compétences sociales que les adolescents risquent de négliger en privilégiant les interactions avec des intelligences artificielles plutôt qu’avec leurs pairs.

Ce qu'il faut retenir

  • 85 % des garçons britanniques âgés de 12 à 16 ans ont déjà discuté avec un chatbot, d’après l’enquête de Male Allies UK.
  • 20 % des jeunes interrogés connaissent un camarade qui « sort » avec une petite amie virtuelle.
  • Plus d’un quart des adolescents préfèrent l’attention d’un chatbot à celle d’une vraie personne.
  • 58 % des 1 000 jeunes interrogés estiment qu’une relation avec une IA est plus facile, car ils peuvent « contrôler la conversation ».
  • Le professeur Pierluigi Casale, spécialiste de l’IA à l’Open Institute of Technology (OPIT), met en garde contre le remplacement des relations humaines par des interactions algorithmiques.
  • Selon Raoul V. Kübler, professeur à l’ESSEC Business School, ces compétences pourraient devenir un atout professionnel, tout en affaiblissant la capacité à gérer les conflits réels.

Les relations avec les chatbots, une nouvelle norme chez les adolescents ?

L’enquête de Male Allies UK, publiée début avril 2026, dresse un constat préoccupant : les adolescents britanniques semblent de plus en plus attirés par les relations virtuelles. Selon les données recueillies auprès de 1 000 jeunes âgés de 12 à 16 ans, 20 % des garçons connaissent un camarade qui entretient une relation avec une petite amie virtuelle. Plus frappant encore, 85 % d’entre eux ont déjà échangé avec un chatbot d’intelligence artificielle. Pour plus d’un quart des répondants, l’attention d’un robot conversationnel est même jugée plus satisfaisante que celle d’une personne réelle.

Les raisons de ce choix sont multiples. 58 % des adolescents interrogés expliquent que ces relations sont plus faciles à gérer, car ils peuvent « contrôler la conversation » à leur guise. Un argument qui reflète une tendance plus large : l’évitement des frictions et des conflits, inhérents aux relations humaines, au profit d’une interaction sans risque et toujours disponible. Pourtant, cette apparente simplicité pourrait bien masquer un risque bien plus profond.

Les compétences sociales mises à mal par l’IA

Pour le professeur Pierluigi Casale, responsable de l’IA à l’Open Institute of Technology (OPIT), le danger ne réside pas dans le fait que les jeunes discutent avec des intelligences artificielles, mais dans le remplacement progressif des apprentissages sociaux essentiels par ces interactions. « Les relations authentiques enseignent la négociation, l’empathie, le rejet, le compromis et l’aisance sociale, précise-t-il dans une interview accordée au Fortune. La compagnie d’une IA peut imiter l’intimité, mais elle atténue considérablement les frictions qui font justement progresser les individus. » Autant dire que, derrière le confort apparent des chatbots, se profile une menace pour le développement des compétences humaines fondamentales.

Ces compétences, pourtant, sont irremplaçables en milieu professionnel. Regarder quelqu’un dans les yeux, défendre une idée sous pression, improviser face à une objection ou encore convaincre sans dominer : autant de capacités que les relations avec une IA ne permettent pas d’acquérir. Pour Pierluigi Casale, le risque est donc double : non seulement les adolescents pourraient perdre en aisance sociale, mais ils risquent aussi de se priver d’outils essentiels pour leur future carrière. Une perspective d’autant plus inquiétante que le monde du travail valorise de plus en plus les « soft skills », ces qualités humaines que les machines peinent à reproduire.

Un paradoxe professionnel : l’IA comme outil ou comme piège ?

Face à ce tableau alarmant, une nuance s’impose. Selon Raoul V. Kübler, professeur à l’ESSEC Business School, l’aisance avec les intelligences artificielles pourrait, à l’inverse, devenir un atout professionnel majeur. « Sortir avec une IA pourrait s’avérer une préparation professionnelle étonnamment efficace, affirme-t-il. En ce sens, ces jeunes pourraient devenir particulièrement doués pour interagir avec les outils d’IA, une compétence de plus en plus recherchée dans de nombreux secteurs. » Un paradoxe qui illustre la complexité de cette tendance : si les chatbots offrent une intimité sans effort, ils pourraient aussi préparer les adolescents à un monde professionnel où l’IA occupera une place centrale.

Pourtant, ce constat ne doit pas faire oublier les risques associés. Kübler souligne que ces jeunes pourraient, à terme, se retrouver démunis face à des situations conflictuelles ou des négociations réelles. « Reste à savoir si le salarié de demain saura mieux gérer un conflit… ou simplement mieux « prommter » sa petite amie virtuelle », ajoute-t-il, soulignant l’ironie d’une génération à la fois ultra-connectée et potentiellement mal armée pour affronter les défis humains. Une question qui dépasse le cadre des relations amoureuses pour toucher à l’éducation et à la formation des futures générations.

Le narcissisme technologique, nouvelle maladie de l’adolescence ?

Derrière ces chiffres se cache une réalité plus large : celle d’une jeunesse en quête de contrôle et de prévisibilité. En choisissant une relation avec une IA, les adolescents sacrifient délibérément les risques inhérents aux interactions humaines – le rejet, les malentendus, les compromis – au profit d’une expérience sans friction. Un choix qui reflète une tendance plus profonde : le rejet de l’imperfection au profit d’un confort algorithmique. « On observe un narcissisme technologique, explique Pierluigi Casale. Les jeunes préfèrent des relations où ils sont maîtres du jeu, sans avoir à affronter les aléas d’une relation réelle. »

Pourtant, cette quête de contrôle a un prix. Les relations humaines, avec leurs imperfections et leurs défis, sont aussi des laboratoires d’apprentissage essentiels. Apprendre à gérer un désaccord, à faire preuve d’empathie ou à négocier sont des compétences qui se construisent dans l’adversité. En les remplaçant par des interactions avec des machines, les adolescents risquent de se priver d’expériences formatrices, sans pour autant gagner en maturité. Une équation qui interroge : jusqu’où peut-on aller dans la recherche de confort au détriment du développement personnel ?

Et maintenant ?

Face à cette tendance, les experts appellent à une prise de conscience collective. Plusieurs pistes pourraient être explorées, comme l’intégration de modules de formation aux compétences sociales dans les programmes scolaires, ou encore la sensibilisation des parents et des enseignants aux enjeux de l’IA dans l’éducation. Une chose est sûre : d’ici 2028, les premières cohortes d’adolescents ayant grandi avec des chatbots entreront sur le marché du travail. Il reste à voir si leur aisance avec les IA compensera leurs lacunes en matière de relations humaines. Pour l’instant, la balle est dans le camp des éducateurs et des décideurs politiques.

En attendant, les plateformes proposant des « petites amies virtuelles » continuent de se multiplier, attirant des millions d’utilisateurs à travers le monde. Si leur popularité ne semble pas prête de décliner, leur impact sur les générations futures reste à évaluer. Une chose est certaine : l’équilibre entre technologie et humanité n’a jamais été aussi fragile – et aussi crucial.

Non, selon les experts interrogés par Numerama. Si les chatbots offrent une intimité sans risque et toujours disponible, ils ne peuvent pas remplacer les apprentissages sociaux essentiels que sont la négociation, l’empathie ou la gestion du rejet. Pierluigi Casale, responsable de l’IA à l’OPIT, souligne que ces compétences se développent uniquement dans le cadre de relations humaines authentiques.

Les secteurs où les « soft skills » sont essentielles, comme le management, la vente, les ressources humaines ou encore les métiers de la relation client, pourraient être les premiers impactés. Raoul V. Kübler, professeur à l’ESSEC, met en garde contre une génération moins armée pour gérer les conflits ou les négociations complexes, des compétences pourtant cruciales dans ces domaines.