Depuis le lancement de la campagne anti-gangs par le président salvadorien Nayib Bukele, près de 2 % de la population du pays a été incarcérée dans des conditions controversées. Le Monde révèle que ces arrestations massives s’accompagnent de procès expéditifs, organisés dans la plus grande opacité, sans que les charges ne soient individualisées ni les preuves systématiquement vérifiées.

Ce qu'il faut retenir

  • Près de 1,9 % de la population salvadorienne est détenue dans le cadre de la lutte contre les gangs, selon Le Monde.
  • Des procès collectifs sont tenus à huis clos, sans transparence ni accès public.
  • Les incriminations ne sont pas individualisées, et les preuves reposent souvent sur des éléments incertains.
  • La stratégie du gouvernement Bukele, saluée par certains, soulève des questions sur le respect des droits fondamentaux.

Une politique de répression sans précédent

Le Salvador vit depuis mars 2022 sous l’état d’exception décrété par le président Nayib Bukele pour lutter contre les gangs, notamment la Mara Salvatrucha et Barrio 18. Ce régime dérogatoire a permis l’arrestation de plus de 80 000 personnes, selon les chiffres officiels. Le Monde souligne que ces détentions s’accompagnent désormais de procédures judiciaires collectives, où des centaines de personnes sont jugées simultanément, sans distinction claire des responsabilités individuelles.

Les audiences se tiennent dans des salles closes, sans la présence des médias ni des observateurs indépendants. Les avocats des détenus dénoncent des cas où les preuves présentées reposent sur des témoignages anonymes ou des soupçons généralisés, sans éléments concrets permettant de lier un individu à une infraction précise. « Les procédures sont bâclées, et les droits de la défense sont systématiquement bafoués », a déclaré à Le Monde un avocat spécialisé en droits humains sous couvert d’anonymat.

L’ombre des preuves incertaines

Parmi les éléments soulevés par Le Monde, plusieurs cas illustrent les failles du système judiciaire actuel. Des détenus ont été condamnés sur la base de simples soupçons, comme le port d’un tatouage ou la proximité géographique avec un lieu considéré comme un repaire de gang. D’autres ont vu leurs noms figurer sur des listes établies par la police, sans preuve tangible de leur implication dans des activités criminelles.

Un ancien fonctionnaire du ministère public, aujourd’hui en exil, a confié à Le Monde que « les procureurs reçoivent des quotas d’arrestations à atteindre, ce qui pousse à privilégier la quantité plutôt que la qualité des enquêtes ». Les organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International, ont maintes fois alerté sur ces dérives, qualifiant le système de « machine à condamner » plutôt que de rendre justice.

Un bilan contrasté pour la population

Si la politique de Bukele a permis une chute significative des homicides au Salvador – passés de 1 147 en 2015 à moins de 200 en 2023, selon les données officielles –, elle a aussi plongé des milliers de familles dans l’incertitude. Des quartiers entiers ont été ciblés lors d’opérations policières massives, où des innocents ont été arrêtés par erreur. « On m’a arrêtée parce que mon frère avait un tatouage. Je n’ai rien à voir avec les gangs, mais personne ne m’a écoutée », témoigne une femme libérée après six mois de détention préventive, citée par Le Monde.

Les conséquences sociales sont également lourdes : des écoles et des hôpitaux fonctionnent avec des effectifs réduits en raison des arrestations de professeurs, médecins ou travailleurs sociaux. Le gouvernement justifie ces mesures par l’urgence à éradiquer les gangs, mais les critiques s’intensifient face à l’absence de transparence et aux risques d’erreurs judiciaires irréversibles.

Et maintenant ?

La pression internationale pourrait s’accentuer dans les mois à venir, notamment de la part des instances onusiennes et des organisations de défense des droits humains. Une mission d’enquête de l’ONU est attendue d’ici la fin de l’année 2026 pour évaluer les conditions de détention et les procédures judiciaires. Parallèlement, le gouvernement salvadorien a annoncé vouloir étendre l’état d’exception jusqu’en 2027, ce qui laisse présager une continuation, voire une intensification, des arrestations et procès collectifs.

En attendant, les familles des détenus continuent de se battre pour obtenir des révisions de dossiers ou des libérations, tandis que les ONG multiplient les recours devant les tribunaux nationaux et internationaux. La question reste entière : dans un pays où la sécurité a été rétablie au prix de l’État de droit, quel héritage Bukele laissera-t-il à long terme ?

Parmi les plus actives figurent Amnesty International, Human Rights Watch, et l’Organisation des États américains (OEA), qui dénoncent régulièrement les violations des droits humains et le manque de transparence des procédures judiciaires.