Selon Franceinfo – Culture, la romancière Lilia Hassaine publie « JE », un roman qui donne la parole à Bertha Mason, personnage secondaire de Jane Eyre, chef-d’œuvre de Charlotte Brontë publié en 1847. Dans cette réécriture, Hassaine explore les violences et les rapports de domination qui traversent le classique, offrant une voix à cette femme réduite au silence et décrite comme une « folle dangereuse » dans l’œuvre originale. Le livre est sorti fin août 2026 aux éditions Gallimard, comme le rapporte l’auteure elle-même dans les colonnes de Franceinfo.
Ce qu’il faut retenir
- « JE » est le quatrième roman de Lilia Hassaine, paru fin août 2026 chez Gallimard.
- L’auteure y réhabilite Bertha Mason, personnage secondaire de Jane Eyre (1847), en lui offrant une narration à la première personne.
- Hassaine aborde les thèmes de l’emprise, du colonialisme et des violences conjugales, en les situant dans le contexte du XIXe siècle tout en soulignant leur actualité.
- Le roman explore l’identité de Bertha Mason, décrite dans l’œuvre originale comme une « bête sauvage », et son parcours de la Jamaïque à l’Angleterre.
- L’auteure rejette l’idée d’une « emprise » romantisée, insistant sur la construction progressive de la violence.
Une réappropriation littéraire audacieuse
Avec « JE », Lilia Hassaine propose une réécriture de Jane Eyre en donnant la parole à Bertha Mason, dont le vrai prénom est Antoinette. Dans l’œuvre originale de Charlotte Brontë, ce personnage est réduit à une présence fantomatique, cantonnée dans un grenier et décrite comme une femme aliénée. Le titre du roman joue sur deux niveaux : il renvoie d’abord au pronom personnel, symbole d’une réappropriation narrative, mais aussi aux initiales J et E de Jane Eyre. « Ce personnage m’a intriguée, non pas lors de ma première lecture, mais plus tard, avec le temps et l’évolution de ma perception des textes », confie Hassaine à Franceinfo. Elle ajoute : «
Ce que je voulais, c’était vraiment m’intéresser à cette femme qui n’est décrite que du point de vue de cet homme, comme une folle dangereuse. Évidemment, lui, est présenté comme victime de la situation.»
Violences conjugales et colonialisme : des thèmes intemporels
L’auteure ne se contente pas de réhabiliter Bertha Mason. Elle utilise son parcours pour aborder des questions sociales et historiques toujours d’actualité. « Ce sont les silences et les lâchetés des autres personnages qui permettent cette forme d’emprisonnement », explique-t-elle. Hassaine dénonce la construction progressive de la violence, souvent masquée par des discours romantiques ou des apparences de respectabilité. « Aucune femme ne resterait si la violence était manifeste dès le départ. Des victimes de violences ne sont pas des idiotes complètement endormies », souligne-t-elle. « Les hommes réussissent à construire une sorte de petit escalier où l’on s’habitue à la violence petit à petit. C’est une grande escroquerie, mais comme toute escroquerie, il faut commencer petit. »
Le roman aborde également la question du colonialisme, à travers le parcours de Bertha, une femme blanche issue des colonies anglaises en Jamaïque. « C’est aussi une affaire d’identité, estime Hassaine. Cette femme, décrite comme une bête sauvage, on comprend entre les lignes que c’est aussi qu’elle n’est pas assez blanche. Pourtant, quand elle est sur son île en Jamaïque, elle est blanche parmi les noirs. » Son statut bascule lorsqu’elle se retrouve en Angleterre, où elle devient une figure dominée malgré sa couleur de peau. Cette dualité offre une réflexion sur les hiérarchies sociales et raciales, même dans un contexte historique précis.
Un style littéraire au service d’une réécriture engagée
Avec « JE », Lilia Hassaine confirme son refus des carcans littéraires. Son roman joue avec différentes formes d’écriture, alternant entre le lyrisme du personnage principal et sa colère. « Chaque romancière a son couloir de nage, son talent propre, son regard sur les choses et sur ses personnages », déclare-t-elle à Franceinfo. « Je n’ai pas eu l’impression de m’attaquer à un grand classique de la littérature. Il n’y a pas de concurrence entre les livres. » Pour elle, cette réécriture est avant tout un hommage à la littérature et aux femmes romancières qui, comme Charlotte Brontë, ont marqué l’histoire par leur audace.
Le livre s’inscrit dans une démarche de réappropriation des récits dominants, en offrant une voix à celles qui ont été réduites au silence. « Ce qu’on projette sur un personnage dépend de notre histoire et de l’époque dans laquelle on se trouve. Personne ne lit le même livre. Je trouvais que c’était à la fois un hommage à la littérature en général et à ces femmes romancières. Puis, à ce personnage féminin qui méritait plus et mieux que son rôle dans le roman classique », précise-t-elle. Cette approche s’inscrit dans une tendance plus large de réécriture des classiques, où les auteurs contemporains revisitent les œuvres du passé pour en proposer des lectures plus inclusives.
Une œuvre qui questionne les normes littéraires
Lilia Hassaine ne cache pas son ambition : avec « JE », elle souhaite dépasser les attentes traditionnelles de la littérature contemporaine. « Ce qui est formidable, c’est de se dire que la littérature circule, traverse les siècles. Ce qu’on projette sur un personnage dépend de notre histoire et de l’époque dans laquelle on se trouve », explique-t-elle. Son roman s’inscrit dans une volonté de réhabiliter des figures oubliées, tout en interrogeant les normes qui ont façonné notre perception des classiques. « Ce personnage féminin méritait mieux », résume-t-elle, rappelant ainsi l’enjeu central de son livre : offrir une nouvelle perspective sur une histoire que beaucoup croyaient connaître.
Pour l’auteure, l’écriture est un moyen de rendre justice à celles qui ont été effacées par l’Histoire. « C’est une façon de rendre hommage à ces femmes qui, comme Bertha Mason, ont été réduites au silence », confie-t-elle. Son roman s’ajoute à une liste croissante d’œuvres qui réinterprètent les grands textes du passé, tout en questionnant les rapports de pouvoir qui les sous-tendent. Une démarche qui, selon elle, est essentielle pour faire évoluer la littérature et la société.
Dans Jane Eyre de Charlotte Brontë, Bertha Mason est la première épouse d’Edward Rochester, enfermée dans un grenier et décrite comme une femme aliénée. Son rôle est minimal dans le roman original, où elle sert surtout à justifier l’impossibilité pour Jane et Rochester de se marier. Avec « JE », Lilia Hassaine donne enfin une voix à ce personnage, révélant les violences et les silences qui ont entouré son histoire.
Le parcours de Bertha Mason, dans le roman de Hassaine, est profondément lié au colonialisme. Native de la Jamaïque, elle est une femme blanche parmi une population noire, ce qui change radicalement son statut lorsqu’elle arrive en Angleterre. Hassaine explore ainsi les hiérarchies raciales et sociales de l’époque, tout en montrant comment ces mécanismes persistent dans les représentations littéraires.