Quatre mois après l’échec cuisant d’une proposition visant à utiliser les avoirs russes gelés pour financer l’Ukraine, le sujet refait surface au sein de l’Union européenne. Selon Euronews FR, la Suède, les Pays-Bas, l’Espagne et la Pologne ont adressé une lettre à la Commission européenne pour explorer de nouvelles pistes, alors que les besoins ukrainiens s’intensifient face à l’escalade militaire russe. Un revirement qui interroge sur la faisabilité d’un mécanisme déjà qualifié d’« audacieux et controversé » par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, lors de sa présentation initiale.
Ce qu'il faut retenir
- En août 2025, la Commission européenne avait proposé de mobiliser 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés pour financer l’Ukraine, sans alourdir les budgets nationaux.
- Ce projet avait été abandonné en décembre 2025 au profit d’un prêt commun de 90 milliards d’euros, jugé plus réaliste politiquement.
- Malgré l’échec de 2025, quatre États membres relancent l’idée en août 2026, arguant que les 90 milliards ne suffiront pas face aux besoins croissants de l’Ukraine.
- La Belgique, dépositaire principal de ces fonds via Euroclear, et d’autres pays comme l’Italie ou la France, maintiennent des réserves juridiques et financières majeures.
- Une proposition alternative, baptisée « The Russian Transfer », suggère de transférer les avoirs vers un dépositaire européen pour contourner les obstacles actuels.
- Le calendrier politique, avec des élections majeures en 2027 dans plusieurs grands États membres, ajoute une pression temporelle sur les négociations.
Un projet né d’une impasse financière et politique
L’idée d’utiliser les avoirs de la Banque centrale russe — gelés depuis le début de la guerre en 2022 — avait été présentée par Ursula von der Leyen en août 2025. L’objectif était clair : dégager jusqu’à 210 milliards d’euros sans puiser dans les finances publiques européennes, alors que les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, réduisaient leur soutien à l’Ukraine. « L’argent de l’agresseur paierait la résistance de la victime », avait alors résumé la dirigeante, soulignant le caractère inédit d’une telle mesure.
Mais l’opposition avait été immédiate. En décembre 2025, les dirigeants européens avaient finalement opté pour un compromis : un prêt garanti par l’UE à hauteur de 90 milliards d’euros, couvrant les deux tiers des besoins ukrainiens jusqu’à fin 2027. Pourtant, à peine deux mois après le premier versement, le débat resurgit. Dans leur lettre du 28 août 2026, les quatre pays signataires — la Suède, les Pays-Bas, l’Espagne et la Pologne — estiment que cette enveloppe « ne suffira pas » à soutenir Kyiv, alors que Moscou intensifie ses frappes de missiles balistiques sur le territoire ukrainien.
Zelensky monte au créneau, l’UE sous pression
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a lui-même tiré la sonnette d’alarme le 26 août 2026, évoquant un déficit de 27 milliards de dollars (23 milliards d’euros) pour son ministère de la Défense. « Nous avons besoin de plus d’argent, beaucoup plus », a-t-il déclaré, appelant l’UE à soit anticiper le versement du prêt de 90 milliards, soit à activer les avoirs russes. Malgré l’échec de 2025, Kiev n’a jamais abandonné cette piste, y voyant l’application du principe « Make Russia Pay ». « Où que ces avoirs se trouvent, nous devons trouver un moyen équitable de les utiliser pour nous protéger de la guerre menée par la Russie », a-t-il affirmé.
Cette relance intervient dans un contexte électoral tendu pour l’UE. Les scrutins prévus en 2027 dans quatre grands États membres — la France, l’Italie, l’Espagne et la Pologne — pourraient bouleverser l’équilibre politique du bloc. Pour les partisans de la réouverture du dossier, il est urgent d’agir avant que les campagnes électorales ne rendent tout débat impossible. « Si nous pouvons être fiers de nos réalisations, nous ne pouvons pas nous reposer sur nos lauriers », écrivent-ils dans leur lettre, ajoutant : « Chaque jour qui passe, le coût de la guerre augmente, alors que les attaques incessantes de la Russie se poursuivent sans relâche. »
Des obstacles juridiques, économiques et diplomatiques persistants
Pourtant, les freins à une telle initiative restent nombreux. En décembre 2025, la Belgique, principal dépositaire des avoirs via le groupe Euroclear (qui en détient 185 milliards sur 210), avait bloqué le projet. Le Premier ministre belge Bart De Wever avait alors mis en garde contre les risques juridiques : l’utilisation de ces fonds pourrait être perçue comme une confiscation d’avoirs souverains, illégale en droit international, et compromettre les efforts de paix. « Il n’existe pas d’argent gratuit dans le monde. Cela n’existe tout simplement pas », avait-il rappelé.
Euroclear, qui fait face à une action en justice de la Banque centrale russe, juge le mécanisme « très fragile ». L’entreprise craint notamment une fuite des investisseurs hors de la zone euro si les avoirs étaient mobilisés. La Banque centrale européenne (BCE) avait elle aussi refusé en 2025 de fournir une liquidité d’urgence en cas de choc financier, renforçant l’opposition au projet. « En regardant ce qui s’est passé l’an dernier, je ne vois pour l’instant aucun appétit pour rouvrir ce dossier », a confié un haut fonctionnaire européen à Euronews FR. « Les obstacles et les réserves de certains États membres n’ont pas changé. »
Une solution alternative en débat : « The Russian Transfer »
Face à ces blocages, une initiative nommée « The Russian Transfer » propose une voie médiane : transférer les avoirs détenus par Euroclear et les banques privées vers un dépositaire européen, échappant ainsi aux juridictions nationales. Ses auteurs, un journaliste, un professeur et un économiste, s’appuient sur un précédent historique : en mars 2003, les États-Unis avaient transféré 1,7 milliard de dollars d’avoirs irakiens vers la Réserve fédérale de New York après l’invasion de l’Irak.
Cette solution permettrait, selon eux, de lever les risques juridiques pour les dépositaires privés et de contourner les objections belges. « Le plus grand risque pour l’euro surviendra si l’Ukraine perd la guerre », préviennent-ils, soulignant que la crédibilité de la monnaie unique dépendra de la capacité de l’UE à gérer cette crise. Pour le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski, partisan du projet, la logique est implacable : « L’agresseur doit payer les conséquences de son agression. De toute façon, la Russie ne récupérera pas cet argent avant d’avoir versé des réparations à l’Ukraine, il vaut donc mieux l’utiliser pour arrêter l’agression. »
Alors que l’Ukraine insiste pour que l’UE honore ses engagements « aussi longtemps qu’il le faudra », le bloc doit désormais trancher : maintenir le statu quo au risque de voir l’effort de soutien s’effriter, ou prendre le risque politique d’une mobilisation inédite des avoirs russes. Une chose est sûre : le temps presse, et les besoins de Kyiv ne souffrent aucun délai.
La Belgique, via son Premier ministre Bart De Wever et le groupe Euroclear, craint que l’utilisation de ces fonds ne soit considérée comme une confiscation illégale en droit international. Elle exige également des garanties inconditionnelles contre d’éventuelles représailles russes, ce que les autres États membres peinent à lui offrir.
Cette proposition suggère de transférer les avoirs vers un dépositaire européen, échappant ainsi aux juridictions nationales comme la Belgique. Cela permettrait de lever les risques juridiques pour Euroclear et de contourner les objections belges, tout en maintenant une base légale pour l’utilisation des fonds.