Le groupe Canal+ a obtenu gain de cause devant la Cour d’appel de Paris dans deux affaires opposant la chaîne à Google et Cisco, accusés de ne pas bloquer l’accès à des sites de streaming illégal diffusant des matchs de football. Selon Numerama, cette victoire judiciaire, rendue publique le 13 mai 2026, repose sur un argumentaire technique qui pourrait, à long terme, fragiliser les futures négociations de Canal+ dans sa lutte contre le piratage.

Ce qu'il faut retenir

  • Canal+ a obtenu le blocage DNS de sites pirates devant la Cour d’appel de Paris le 13 mai 2026, en s’appuyant sur l’article L. 333-10 du Code du sport.
  • La chaîne a justifié sa demande en affirmant que le blocage par adresse IP était techniquement et juridiquement disproportionné, risquant un « sur-blocage ».
  • Cette position, bien que victorieuse, entre en contradiction avec les efforts en cours pour généraliser le blocage par IP, porté par l’Arcom et les ayants droit.
  • Les opérateurs DNS comme Google et Cisco pourraient utiliser cet argument à l’encontre de Canal+ lors de futures procédures judiciaires.
  • L’Arcom et les ayants droit, dont fait partie Canal+, militent depuis des mois pour étendre le blocage aux adresses IP, jugées plus efficaces contre les sites pirates.

Une victoire judiciaire au prix d’un argumentaire risqué

Dans sa stratégie de lutte contre le piratage, Canal+ a multiplié les actions en justice ces dernières années, ciblant aussi bien les hébergeurs que les fournisseurs de DNS ou les plateformes de streaming illégal. Les deux arrêts rendus par la Cour d’appel de Paris le 13 mai 2026 marquent une nouvelle étape dans cette guerre sans fin. Selon les décisions, Google (via Google Public DNS) et Cisco (via OpenDNS) ont été condamnés à bloquer la résolution des noms de domaine de plusieurs dizaines de sites diffusant illégalement des matchs de Premier League et de Ligue des Champions, deux compétitions dont Canal+ détient les droits en France.

L’argument central avancé par Canal+ reposait sur le blocage DNS, présenté comme la solution la plus adaptée pour éviter les « dommages collatéraux » et un « sur-blocage ». La chaîne a soutenu que le blocage par adresse IP était techniquement impraticable, voire disproportionné, en raison du risque de censurer des sites légitimes partageant la même IP. Une position que la cour a validée, malgré les arguments des deux géants du numérique.

Le blocage par IP, un levier attendu mais controversé

Pour les ayants droit, le blocage par DNS est de plus en plus contourné par les pirates, qui changent régulièrement de nom de domaine et incitent les internautes à modifier leurs paramètres DNS. C’est pourquoi l’Arcom, sous l’impulsion de son président, plaide depuis des mois pour l’adoption du blocage par adresse IP, jugé plus efficace. En mars 2026, le régulateur avait souligné la nécessité d’évoluer sur ce point : « Cette avancée importante ne permettra néanmoins pas d’assurer le blocage IP massif, en direct et en temps réel, qui est le cap décisif à franchir en matière d’IP, et qui nécessite de faire évoluer la loi. »

Pourtant, le blocage par IP n’est pas une solution miracle. Comme l’a rappelé Canal+ devant la cour, des sites légitimes et illégaux peuvent partager une même adresse IP, ce qui expose à un risque de censure abusive. Une réalité technique qui explique pourquoi les FAI (Orange, Bouygues Telecom, SFR, Free) restent réticents à cette méthode, préférant cibler directement les serveurs pirates.

« Le blocage d’adresses IP […] n’est pas envisageable ni techniquement ni juridiquement, en l’état de la technique, en raison du risque très élevé de sur-blocage ou d’une violation du principe de proportionnalité. »
Extrait des décisions de la Cour d’appel de Paris, 13 mai 2026

Un boomerang juridique pour Canal+ ?

Si la victoire de Canal+ est saluée par les ayants droit, elle pourrait bien se retourner contre eux à l’avenir. C’est en tout cas l’analyse partagée par Alexandre Archambault, avocat spécialiste du numérique, qui a commenté sur X (ex-Twitter) le 27 mai 2026 : « Canal+ savonne la planche du blocage IP en cours d’expérimentation. » En effet, en défendant devant la justice que le blocage par IP était disproportionné, Canal+ a indirectement affaibli sa propre position dans les négociations en cours avec l’Arcom et les FAI.

Cette contradiction n’a pas échappé aux observateurs. Les opérateurs de DNS, comme Google et Cisco, pourraient à l’avenir brandir cet argument pour contester de nouvelles demandes de blocage, qu’elles émanent de Canal+ ou d’autres ayants droit. Une situation paradoxale, alors que le régulateur et les chaînes cherchent justement à renforcer les outils de lutte contre le piratage sportif.

Quelles suites pour la lutte contre le piratage ?

Malgré cette victoire judiciaire, Canal+ et les autres ayants droit savent que la course contre le streaming illégal est loin d’être terminée. Les pirates adaptent sans cesse leurs méthodes, utilisant des serveurs miroirs, des VPN ou des adresses IP changeantes pour échapper aux blocages. Pour l’Arcom, la priorité reste donc de faire évoluer le cadre juridique afin de permettre un blocage dynamique des adresses IP, en temps réel et à grande échelle.

Cependant, cette évolution nécessite une modification de la loi, un processus qui pourrait prendre plusieurs mois, voire des années. En attendant, les ayants droit misent sur une combinaison de blocages DNS et IP, tout en ciblant les acteurs intermédiaires comme les FAI ou les hébergeurs. Une stratégie qui, pour l’instant, reste partiellement efficace face à un phénomène en constante mutation.

Et maintenant ?

Les prochaines semaines seront décisives pour Canal+ et les autres ayants droit, qui pourraient déposer de nouvelles demandes de blocage devant la justice. L’Arcom, de son côté, devrait poursuivre ses travaux pour convaincre le législateur de faciliter le blocage par IP. Une échéance clé pourrait intervenir d’ici la fin de l’année 2026, avec l’examen par le Parlement d’un projet de loi visant à renforcer la lutte contre le piratage sportif.

En définitive, si la victoire de Canal+ devant la Cour d’appel de Paris marque un point important dans sa stratégie juridique, elle rappelle aussi les limites des solutions actuelles. Le piratage, par nature, se nourrit des failles des dispositifs anti-contournement. Tant que les ayants droit et les régulateurs ne parviendront pas à anticiper ces évolutions, le combat restera inégal.

Selon Numerama, Canal+ a ciblé les fournisseurs de DNS (comme Google Public DNS et OpenDNS) car ces derniers permettent aux internautes de contourner les blocages imposés par les FAI. En bloquant la résolution des noms de domaine via ces services, la chaîne espérait couper l’accès aux sites pirates à la source, avant même que les utilisateurs ne changent de DNS.

Le blocage par IP consiste à censurer l’adresse IP d’un serveur hébergeant des contenus illégaux, empêchant ainsi tout accès au site ou au flux. Contrairement au blocage DNS, qui peut être contourné en changeant de serveur DNS, cette méthode est plus difficile à éviter. Cependant, elle comporte un risque de « sur-blocage », car plusieurs sites légitimes peuvent partager la même IP.