Selon Courrier International, l’hypothèse d’un blocus du détroit de Taïwan, évoquée par le journal taïwanais China Times, représente une menace autrement plus préoccupante qu’un blocage du détroit d’Ormuz pour l’économie mondiale. Alors que le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour le pétrole du Golfe, perturbe déjà les approvisionnements énergétiques, un arrêt des échanges via le détroit de Formose pourrait provoquer un « bouleversement complet de la chaîne d’approvisionnement mondiale, du secteur technologique et de l’ordre géopolitique », met en garde l’auteur Chen Guoxiang, ancien rédacteur en chef du China Times.
Pour Taïwan, un tel scénario serait « un test de résistance concernant sa survie », ajoute-t-il. Cette île, dépendante à plus de 90 % des importations pour son énergie et ses matières premières, se retrouverait en première ligne face à une crise sans précédent. Le détroit de Taïwan, large de seulement 180 kilomètres à son point le plus étroit, est en effet un axe maritime incontournable : il concentre près d’un cinquième du commerce maritime mondial, selon des données Bloomberg publiées en août 2022.
Ce qu'il faut retenir
- Un cinquième du commerce maritime mondial transite par le détroit de Taïwan, reliant l’Asie à l’Europe et à l’Amérique du Nord.
- Taïwan importe plus de 90 % de son énergie et de ses matières premières, ce qui le rend extrêmement vulnérable à un blocus.
- Un arrêt des échanges dans ce détroit perturberait les chaînes d’approvisionnement technologiques, déjà fragilisées par les tensions géopolitiques.
- Les experts estiment que les conséquences dépasseraient largement le cadre économique, affectant l’ordre géopolitique mondial.
- Le détroit de Formose est un passage clé pour les navires en provenance du Japon, de la Corée du Sud et de la Chine continentale, à destination de l’Occident.
Un axe maritime vital pour l’économie globale
Le détroit de Taïwan, aussi appelé détroit de Formose, est bien plus qu’un simple couloir maritime : c’est une artère vitale pour le commerce international. Selon les statistiques de Bloomberg citées par Courrier International, environ 20 % du trafic maritime mondial emprunte cette route, qui relie les ports asiatiques aux marchés européens et américains. Les navires transportant des conteneurs, des matières premières ou des composants électroniques y sont légion, faisant de ce détroit un maillon essentiel de la mondialisation.
Pour les économies asiatiques comme le Japon ou la Corée du Sud, dépendantes des exportations, une fermeture du détroit signifierait des perturbations massives dans les délais de livraison et une hausse des coûts logistiques. Côté occidental, les industries technologiques, notamment européennes et américaines, verraient leurs chaînes d’approvisionnement gravement affectées. « Un blocus ne se limiterait pas à des fluctuations des prix de l’énergie, mais entraînerait une crise systémique », souligne Chen Guoxiang. En arrière-plan, les gratte-ciel de Xiamen, ville chinoise située à quelques kilomètres de l’archipel de Kinmen, rappellent cette interdépendance économique : l’île taïwanaise et la Chine continentale sont liées par des flux commerciaux dont l’arrêt aurait des répercussions en cascade.
Taïwan, en première ligne face à une crise existentielle
Taïwan, souvent décrite comme une « usine du monde » pour les semi-conducteurs et les technologies de pointe, est particulièrement exposée. L’île produit à elle seule plus de 60 % des puces électroniques mondiales, selon des estimations du secteur. Une interruption de ses importations d’énergie, notamment de gaz naturel liquéfié, ou de matières premières comme les minerais stratégiques, paralyserait ses usines et mettrait en péril sa position dominante sur le marché des semi-conducteurs. « Ce serait un test de résistance pour notre survie », déclare Chen Guoxiang, rappelant que Taïwan dépend presque entièrement des importations pour son approvisionnement.
Les installations militaires visibles depuis les côtes de Kinmen, comme les images de Sam Yeh pour AFP le montrent, illustrent l’enjeu sécuritaire sous-jacent. En cas de blocus, Taïwan devrait non seulement gérer une crise logistique majeure, mais aussi faire face à une pression militaire accrue de la part de Pékin, qui revendique la souveraineté sur l’île. Les tensions actuelles entre la Chine et les États-Unis, déjà vives sur les questions technologiques et commerciales, pourraient s’aggraver, transformant un conflit local en une crise internationale.
Un scénario aux répercussions géopolitiques majeures
Les conséquences d’un blocus du détroit de Taïwan dépasseraient largement le cadre économique. D’après Chen Guoxiang, un tel événement « bouleverserait l’ordre géopolitique », notamment en redessinant les alliances en Asie-Pacifique. Les États-Unis, alliés historiques de Taïwan, seraient contraints d’intervenir pour garantir la liberté de navigation, un principe défendu par la doctrine de la « mer libre ». La Chine, de son côté, pourrait y voir une opportunité de renforcer son contrôle sur l’île, risquant une escalade militaire avec Washington.
Les pays européens, dépendants des importations asiatiques pour de nombreux produits manufacturés, subiraient également des perturbations. Les secteurs de l’automobile, de l’électronique ou de la pharmacie, déjà fragilisés par les crises successives (Covid-19, guerre en Ukraine), pourraient connaître des pénuries et des hausses de prix. « L’impact serait comparable à celui d’une crise pétrolière, mais avec des effets bien plus étendus et durables », estime l’expert. Dans ce contexte, les pays doivent anticiper des mesures de secours et des plans de contingence, comme le développement de routes maritimes alternatives ou le stockage stratégique de matières premières.
En attendant, les acteurs économiques et politiques observent avec attention les développements dans la région. Les entreprises doivent évaluer leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement passant par Taïwan et préparer des plans B, tandis que les gouvernements réfléchissent à des mécanismes de réponse collective. Une chose est sûre : un blocus du détroit de Formose ne serait pas une crise locale, mais un choc global dont les effets se feraient sentir pendant des années.
Les pays les plus touchés seraient ceux directement dépendants des importations asiatiques, comme le Japon, la Corée du Sud, et les pays européens. Taïwan lui-même serait en première ligne, mais les États-Unis et la Chine seraient également fortement impactés, chacun pour des raisons différentes : les États-Unis en tant que garant de la liberté de navigation, et la Chine en tant qu’acteur central des échanges dans la région.
Certaines routes maritimes alternatives existent, comme le passage par le nord de l’Australie ou les détroits indonésiens, mais elles sont plus longues et moins adaptées aux grands navires de commerce. De plus, elles ne disposent pas des infrastructures portuaires nécessaires pour absorber un trafic supplémentaire. Une transition rapide serait donc difficile à mettre en œuvre.