Depuis le 2 juin 2026, la Bolivie traverse une crise politique et sociale marquée par des barrages routiers organisés dans le quartier de La Ceja, à El Alto, une banlieue de La Paz. Trente-cinq jours après le début des perturbations, les routes menant à la capitale restent paralysées, selon Courrier International. Ces actions sont menées par des organisations syndicales et sociales, dont la Centrale ouvrière bolivienne, la Fédération de travailleurs paysans Túpac Katari et les enseignants des zones rurales andines.

Ce qu'il faut retenir

  • 35 jours de blocages routiers à El Alto et ses alentours, paralysant l’accès à La Paz
  • Les manifestants réclament la démission du président Rodrigo Paz, accusé de favoriser les élites et les lobbys agro-industriels
  • Les tensions opposent les populations amérindiennes, majoritaires, et les élites urbaines, accusées de racisme
  • Des graffitis haineux, comme « Rendez un service à la patrie, tuez un Indien », apparaissent dans la capitale
  • Le conflit ravive les clivages ethniques hérités des 20 ans de gouvernement du MAS sous Evo Morales

Les manifestants dénoncent un virage politique qu’ils jugent incompatible avec les promesses électorales du président Rodrigo Paz, figure de centre droit. « Il gouverne pour les élites et les lobbys agro-industriels, pas pour les populations amérindiennes », expliquent les organisateurs des blocages. Ce mécontentement s’inscrit dans un contexte historique : après vingt ans de pouvoir du Mouvement vers le socialisme (MAS), dirigé par Evo Morales — premier président indigène du pays —, une partie de la population craint un retour en arrière sur les droits acquis.

Dans la presse locale, les analyses soulignent une fracture ethnique et raciale de plus en plus visible. El País América constate que « la Bolivie s’est à nouveau divisée en deux ». Côté rural et indigène, on rejette les politiques perçues comme défavorables aux communautés autochtones. Côté urbain, notamment dans la capitale, des discours méprisants envers les populations indigènes émergent, parfois de manière explicite. Un graffiti relevé par l’édition américaine du journal espagnol en témoigne : « Rendez un service à la patrie, tuez un Indien ».

Ces tensions ne se limitent pas à des slogans. Les blocages routiers perturbent gravement l’économie du pays, déjà fragilisée par des pénuries d’approvisionnement dans plusieurs régions. Les syndicats et associations appellent à une démission immédiate du président, tandis que ses soutiens défendent sa légitimité, arguant qu’il tente de stabiliser un pays en proie à une crise multidimensionnelle. « On est loin d’une simple crise politique : c’est une fracture sociale qui menace la cohésion nationale », analyse un analyste cité par Courrier International.

Les origines de cette crise remontent à l’après-MAS. Après la chute d’Evo Morales en 2019 — suite à des accusations de fraude électorale et à des manifestations massives —, la Bolivie a connu une période d’instabilité politique. Le gouvernement transitoire de Jeanine Áñez (2019-2020), marqué par des violences contre les communautés indigènes, a laissé des traces. Depuis, le pays oscille entre tentatives de retour à l’ordre et revendications sociales radicales. « Les populations amérindiennes, qui forment plus de 60 % de la population, refusent d’être marginalisées », souligne un responsable syndical interrogé par El País.

Et maintenant ?

La situation reste bloquée dans l’attente d’une réponse du gouvernement. Les prochaines étapes pourraient inclure des négociations sous l’égide d’organismes internationaux, comme l’Organisation des États américains (OEA), ou une intervention des forces de l’ordre pour lever les barricades. Une escalade violente n’est pas exclue, d’autant que les discours de haine se radicalisent des deux côtés. Les observateurs craignent que, sans solution rapide, le pays sombre dans une crise prolongée, avec des conséquences économiques et sociales difficiles à évaluer.

Cette crise illustre aussi les défis posés par la gestion des identités ethniques dans un État plurinational. La Bolivie, qui s’est définie comme un État plurinational et interculturel en 2009, doit aujourd’hui concilier des visions opposées de la nation. Pour les uns, le pays doit rester fidèle à son héritage indigène et socialiste. Pour les autres, il doit se tourner vers une modernisation économique, quitte à marginaliser les claims des populations autochtones. « Le risque n’est plus seulement politique, il est existentiel », avertit un chercheur en sciences politiques.

Les barrages routiers à El Alto et ses environs sont un moyen de pression radical, car ils paralysent l’accès à La Paz, le centre politique et économique du pays. En bloquant les axes stratégiques, les manifestants coupent les approvisionnements en nourriture, carburant et médicaments, forçant le gouvernement à négocier. Cette tactique, utilisée lors des grands mouvements sociaux en Bolivie, a souvent permis aux syndicats et aux organisations indigènes d’obtenir gain de cause dans le passé.

Élu en 2025 sur un programme de centre droit, Rodrigo Paz est accusé par ses opposants de renier ses promesses électorales. Ses détracteurs lui reprochent de favoriser les lobbys agro-industriels au détriment des petits producteurs et des communautés indigènes. Son gouvernement tente de stabiliser l’économie, mais se heurte à une opposition déterminée, qui refuse toute légitimité à un pouvoir perçu comme illégitime.