Au cœur des montagnes du sud-est de la Bosnie-Herzégovine, la forêt primaire de Perucica, classée réserve naturelle depuis 1954 et intégrée au parc national de Sutjeska, incarne l’un des derniers écosystèmes forestiers quasi intacts d’Europe. Selon Courrier International, qui relaie un reportage du Guardian, cette forêt primaire, âgée de près de 20 000 ans, abrite une faune et une flore d’une richesse exceptionnelle. Mais c’est aussi un territoire où l’homme et l’ours brun, Ursus arctos, entretiennent une relation ambivalente, mêlant respect ancestral et conflits violents.
Ce qu'il faut retenir
- La forêt de Perucica, en Bosnie-Herzégovine, est l’une des dernières forêts primaires d’Europe, âgée de près de 20 000 ans.
- Le parc national de Sutjeska, où se trouve Perucica, abrite une faune emblématique, dont l’ours brun, dont l’intelligence et l’odorat sont souvent comparés à ceux des requins.
- Des témoignages locaux décrivent des rencontres répétées entre les ours et les habitants, certains animaux reconnaissant les humains par leur odeur.
- En 1943, cette région a été le théâtre d’une bataille historique opposant les partisans yougoslaves aux forces allemandes lors de la Seconde Guerre mondiale.
- Un incident récent, impliquant un ours ayant grièvement blessé un chasseur, illustre les tensions persistantes entre l’homme et la faune sauvage.
Une forêt primaire, vestige d’un monde disparu
Perucica s’étend sur environ 1 400 hectares et forme avec le parc national de Sutjeska une zone protégée de 17 250 hectares. Selon les données officielles, cette forêt n’a jamais été exploitée commercialement, ce qui en fait un laboratoire à ciel ouvert pour les scientifiques. Les arbres y atteignent parfois 50 mètres de hauteur, et certaines espèces, comme le sapin de Sieber, y prospèrent depuis des millénaires. « C’est un écosystème unique en Europe, où la nature a évolué sans interruption depuis la dernière période glaciaire », explique Dejan Elez, guide local et ancien garde forestier, cité par Courrier International.
Le sentier qui descend vers Perucica est marqué par des poteaux en bois couverts d’entailles profondes. « Ce sont les griffes d’un ours », précise Dejan Elez, qui ajoute : « Les ours sont très intelligents. Ils savent distinguer un ami d’un ennemi grâce à leur odorat exceptionnel. Moi, ils me connaissent. Un chasseur, en revanche, est une menace. » Un récit qui rappelle que la cohabitation entre l’homme et l’animal sauvage n’a jamais été simple dans ces montagnes.
L’ours brun, « requin terrestre » des montagnes bosniennes
Les habitants de la région désignent souvent l’ours brun comme « le requin terrestre » en raison de ses capacités sensorielles hors norme. « Son odorat est si développé qu’il peut détecter une proie à plus d’un kilomètre de distance », souligne Dejan Elez. Ces animaux, dont la population en Bosnie-Herzégovine est estimée à 900 individus selon les dernières estimations, jouent un rôle clé dans l’équilibre écologique. Ils dispersent les graines, régulent les populations de cerfs et de sangliers, et maintiennent la biodiversité de la forêt.
Pourtant, leur présence suscite des craintes. En 2023, un chasseur a été grièvement blessé par un ours dans les environs de Sutjeska. « L’animal lui a « pelé le visage comme une orange », selon les termes employés par un témoin. Un incident qui rappelle que la frontière entre l’homme et l’animal reste ténue dans ces forêts. « Ces rencontres sont rares, mais quand elles tournent mal, elles marquent durablement les esprits », confie un garde forestier sous couvert d’anonymat.
Une histoire marquée par la guerre et la résistance
Perucica et ses alentours ne sont pas seulement un sanctuaire naturel : ils furent aussi le théâtre d’un épisode clé de la Seconde Guerre mondiale. En mai 1943, des partisans yougoslaves, dirigés par Josip Broz Tito, ont mené une opération audacieuse pour briser l’encerclement de la Wehrmacht. Grâce à un orage violent, ils ont pris les forces allemandes par surprise, marquant un tournant dans la résistance yougoslave. « C’est ici que la forêt a servi de cachette aux résistants. Aujourd’hui, les arbres gardent encore les traces de cette histoire », explique Dejan Elez, qui évoque avec passion ces récits transmis de génération en génération.
Le parc national de Sutjeska, créé en 1962 en hommage à cette bataille, attire chaque année des milliers de visiteurs. Randonneurs, scientifiques et amoureux de la nature viennent y observer une faune et une flore préservées. Pourtant, l’accès à Perucica reste strictement réglementé. Les autorités locales limitent le nombre de visiteurs pour préserver l’écosystème, et les guides comme Dejan Elez jouent un rôle crucial dans la sensibilisation aux enjeux de conservation.
Pour l’instant, Perucica continue de fasciner. Ses arbres millénaires, ses eaux cristallines et sa faune sauvage en font un joyau naturel d’une valeur inestimable. Mais dans ces montagnes, où l’homme et l’ours se croisent depuis des millénaires, une question persiste : jusqu’où l’homme est-il prêt à s’adapter pour préserver ce qui reste de wilderness en Europe ?
Une forêt primaire est un écosystème forestier qui n’a jamais été exploité, ni par l’homme ni par des catastrophes naturelles majeures. Elle se caractérise par une biodiversité élevée et des arbres de tous âges, incluant des spécimens millénaires. À l’inverse, une forêt secondaire est une forêt qui a repoussé après une coupe ou une perturbation, et qui présente généralement une structure moins complexe et moins diversifiée.