Ancien économiste à la Banque mondiale et professeur à la City University of New York, Branko Milanovic publie un essai historique sur l’essor du capitalisme mondial. Dans « Le Monde à l’ère capitaliste. Une histoire des inégalités », préfacé par l’économiste Philippe Aghion et publié aux Éditions du Cherche midi, l’auteur analyse pourquoi ce système économique s’est généralisé, malgré des contextes politiques radicalement différents. Selon nos confrères du Figaro, cette analyse s’appuie sur son parcours personnel : ayant grandi en Yougoslavie communiste, il a pu observer de près l’effondrement des régimes socialistes et l’ascension inéluctable du capitalisme.

Ce qu’il faut retenir

  • L’échec économique du communisme a ouvert la voie à la domination du capitalisme, notamment après la crise des années 1980.
  • Les pays du bloc de l’Est, endettés et en banqueroute, n’ont pu résister à la pression des modèles capitalistes.
  • L’URSS, bien que moins directement touchée, était affaiblie par des dépenses militaires colossales.
  • Branko Milanovic souligne que le capitalisme s’accommode de régimes politiques variés, sans lien systématique avec la démocratie.
  • Son livre explore les conséquences de cette mondialisation économique sur les inégalités sociales à l’échelle planétaire.

L’effondrement du communisme, accélérateur du capitalisme mondial

Pour Branko Milanovic, la chute du communisme en Europe de l’Est et en URSS ne relève pas du hasard, mais d’un échec structurel. Dans son entretien avec Le Figaro, il explique que le modèle économique socialiste, qualifié de « socialisme réel » à l’époque, s’est révélé incapable de rivaliser avec l’efficacité du capitalisme. La crise des années 1980 a joué un rôle clé : des pays comme la Roumanie, la Pologne, la Hongrie ou encore la Yougoslavie se sont retrouvés en situation de banqueroute, incapables de rembourser leurs dettes extérieures. Même l’URSS, bien que moins exposée, était asphyxiée par ses dépenses militaires, notamment dans le cadre de la course aux armements face aux États-Unis.

Cette situation a précipité la transition vers des économies de marché, souvent imposées sous la pression des institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. Milanovic rappelle que cette transition n’a pas toujours été pacifique : elle s’est accompagnée de crises sociales profondes et de tensions politiques, notamment dans les Balkans. Autant dire que le capitalisme s’est imposé comme une nécessité économique, plus que comme un choix politique.

Un système économique qui dépasse les frontières idéologiques

L’un des paradoxes soulignés par l’économiste concerne la relation entre capitalisme et démocratie. Dans son ouvrage, il démonte l’idée reçue selon laquelle le capitalisme entraînerait automatiquement la démocratisation des régimes. « L’idée que la démocratie se diffuse en même temps que le capitalisme est historiquement fausse », affirme-t-il dans les colonnes du Figaro. Selon lui, le capitalisme a pu prospérer sous des régimes autoritaires, comme en Chine ou à Singapour, où la croissance économique a précédé toute ouverture politique significative.

Cette dissociation entre libéralisation économique et libéralisation politique interroge sur les mécanismes de légitimation du pouvoir. Milanovic observe que les régimes hybrides, combinant marché et autoritarisme, sont souvent plus stables que les démocraties fragiles. Cette réalité remet en cause le schéma linéaire de l’histoire, où le capitalisme mènerait inévitablement à la démocratie. Bref, l’économie et la politique suivent des logiques distinctes, même si elles s’influencent mutuellement.

Les inégalités, héritage d’une mondialisation capitaliste

Au-delà de l’analyse historique, Milanovic consacre une large partie de son livre à l’étude des inégalités engendrées par le capitalisme à l’échelle mondiale. Il souligne que la mondialisation a créé des opportunités inédites, mais aussi des disparités croissantes entre les pays riches et les économies émergentes. Selon ses travaux, les inégalités au sein des nations ont augmenté, tandis que les écarts entre pays se sont réduits, notamment grâce à la croissance des pays asiatiques.

L’auteur insiste sur le fait que le capitalisme n’est pas un système homogène : ses effets varient selon les contextes nationaux. Par exemple, les pays scandinaves ont su concilier prospérité économique et redistribution sociale, tandis que d’autres, comme les États-Unis, connaissent une polarisation accrue entre les plus riches et le reste de la population. Cette diversité des trajectoires montre que le capitalisme n’est pas neutre : il façonne les sociétés selon des dynamiques propres.

Et maintenant ?

Alors que le capitalisme continue de dominer l’économie mondiale, les débats sur ses limites et ses alternatives persistent. Les prochaines années pourraient voir émerger de nouvelles régulations, notamment en réponse aux crises climatiques et aux tensions géopolitiques. La Chine, en particulier, devrait jouer un rôle clé dans la redéfinition des équilibres économiques mondiaux. Reste à savoir si ces transformations conduiront à une convergence vers des modèles plus inclusifs ou, au contraire, à une fragmentation accrue des systèmes économiques.

Le livre de Branko Milanovic offre ainsi une grille de lecture essentielle pour comprendre les défis du XXIe siècle. En analysant les succès comme les échecs du capitalisme, il invite à repenser les rapports entre économie, politique et justice sociale. Une réflexion d’autant plus pertinente à l’heure où les inégalités et les crises systémiques remettent en cause les fondements mêmes de notre modèle de développement.

D’après Branko Milanovic, l’histoire récente montre que le capitalisme peut effectivement s’épanouir dans des contextes non démocratiques, comme en Chine. Le système économique ne nécessite pas nécessairement une démocratie pour fonctionner, même si cela soulève des questions éthiques et sociales sur le long terme.