Selon Courrier International, l’épopée sportive de l’équipe nationale du Cap-Vert lors de la Coupe du monde de football 2026 a braqué les projecteurs sur cet archipel d’Afrique de l’Ouest, souvent méconnu. Sans ressources naturelles comme le pétrole ou les diamants, ce pays de dix îles a pourtant réussi, depuis son indépendance en 1975, à concilier croissance économique et stabilité démocratique. Une performance qui interroge : miracle ou stratégie audacieuse ?
Ce qu'il faut retenir
- Une indépendance acquise en 1975 sous le signe de l’espoir, mais aussi d’un rapport accablant des Nations unies estimant le pays « non viable ».
- Pedro Pires, Premier ministre de 1975 à 1991, a défié ces conclusions en affirmant avec détermination : « Ce pays doit être viable. »
- Une croissance économique réelle malgré l’absence de ressources naturelles majeures, combinée à une démocratie consolidée.
- Le rôle clé de la juriste Ana Gommel dans la transmission de cette histoire, aujourd’hui racontée comme un symbole de résilience.
- Le défi actuel de la presse portugaise : le magazine Visão, à l’origine de l’enquête, traverse une crise financière tout en tentant une relance sous une nouvelle gouvernance.
C’est dans la capitale, Praia, un matin d’août 1975, que le destin du Cap-Vert bascule. La chaleur étouffante enveloppe la ville comme une brume sèche, tandis que le bruit d’un moteur à essence résonne dans l’avenue Amílcar Cabral. Un fourgon des Nations unies s’arrête devant le Palais du gouvernement, où les experts du Programme alimentaire mondial viennent de rendre leur verdict : l’archipel, fraîchement indépendant, n’est pas viable. Les graphiques alignés sur la table sont sans appel. Pourtant, dans cette salle, un homme refuse de baisser les yeux.
« L’indépendance, nous l’avons déjà prise, déclare Pedro Pires avec un calme qui tranche l’air pesant de la salle. Ce pays doit être viable… Parce que nous avons déjà décidé que nous l’étions. »
Le rapport est glissé dans un tiroir. L’obstination, elle, reste. Pedro Pires, Premier ministre de 1975 à 1991, incarne cette volonté farouche de prouver que l’impossible n’existe pas. « Tout le monde s’accorde sur un point : le rapport a été archivé », explique Ana Gommel, juriste capverdienne, lors d’un entretien mené dans un jardin situé entre le Parlement et la Banque du Cap-Vert. Son récit, comme celui des autres témoins de l’époque, circule entre les îles, mêlant anecdotes et faits historiques. Certains affirment que Pires aurait frappé du poing sur la table. D’autres jurent qu’il n’a même pas sourcillé. Peu importe : l’essentiel est ailleurs. L’archipel a choisi de se réinventer.
Trois décennies plus tard, le résultat parle de lui-même. Le Cap-Vert, sans pétrole ni diamants, affiche une croissance économique stable et une démocratie parmi les plus solides d’Afrique. Le magazine portugais Visão, qui a raconté cette histoire dans son édition du 26 août 2026, décrit une trajectoire « faite de vent, de sel, de navigation » — et surtout, de sacrifices. Une performance qui a de quoi interroger : comment un pays sans ressources naturelles majeures a-t-il pu réussir là où tant d’autres ont échoué ?
Une démocratie modèle en Afrique
Depuis son indépendance, le Cap-Vert a multiplié les indicateurs positifs. Le pays a enregistré une croissance moyenne de 4,5 % par an entre 2010 et 2025, selon les données de la Banque mondiale, malgré des défis structurels persistants comme la sécheresse et une dépendance aux importations alimentaires. Les institutions démocratiques, souvent citées en exemple, ont permis des alternances politiques pacifiques, un luxe rare sur le continent africain. En 2020, l’indice de démocratie de The Economist Intelligence Unit classait le Cap-Vert parmi les trois seuls pays africains considérés comme des « démocraties complètes ».
Cette stabilité politique a favorisé les investissements étrangers, notamment dans les secteurs du tourisme et des services. Les 10 îles de l’archipel, dont Santiago et São Vicente, attirent chaque année plus de 800 000 visiteurs, selon les chiffres officiels de 2025. Une manne économique qui contraste avec les ressources limitées du pays. « Le Cap-Vert a su jouer sur ses atouts : une position stratégique, une diaspora dynamique et une identité culturelle forte », analyse Ana Gommel. Pourtant, derrière cette réussite apparente, les défis restent nombreux. Le chômage des jeunes, proche de 30 % en 2025, et la vulnérabilité climatique menacent cette prospérité fragile.
Le rôle méconnu du Portugal et de Visão
L’histoire du Cap-Vert est indissociable de son passé colonial. Ancienne colonie portugaise, l’archipel a obtenu son indépendance en 1975 après une longue lutte armée menée par le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Depuis, les relations entre les deux pays restent étroites, notamment sur les plans économique et culturel. C’est d’ailleurs le magazine portugais Visão, lancé en 1993 sur les cendres du quotidien O Jornal, qui a mis en lumière cette trajectoire exceptionnelle. Longtemps considéré comme le « Newsweek à la portugaise », le titre a subi de plein fouet la crise de la presse magazine ces dernières années.
En 2022, sa diffusion papier dépassait encore les 20 000 exemplaires, selon l’Association portugaise pour le contrôle des tirages et de la diffusion (APCT). Pourtant, depuis cette date, plus aucun chiffre officiel n’a été communiqué, signe d’une santé financière déclinante. Trust in News, l’actionnaire majoritaire depuis 2018, accumule une dette de plus de 40 millions d’euros, réclamée par ses créanciers. Face à cette situation, une poignée de journalistes a décidé de prendre les choses en main. En 2026, ils ont créé la société MIL – Mais Visão pela Imprensa Livre, avec pour ambition de sauver le titre historique.
Une campagne de financement participatif a été lancée auprès des lecteurs, reflétant l’attachement d’une partie de la société portugaise à ce média. « L’avenir de Visão reste incertain, mais l’énergie déployée pour le préserver témoigne d’une volonté de défendre une presse indépendante », souligne Frederico Pinheiro, journaliste du magazine. Pour l’heure, le titre continue de paraître chaque semaine, malgré les difficultés financières.
En attendant, l’archipel africain, dont l’équipe nationale a captivé le monde lors de la Coupe du monde 2026, continue de prouver que le destin n’est pas une fatalité. Comme l’écrivait Visão : « Le Cap-Vert n’est pas viable ? Ils ont décidé d’en faire une évidence. »
Le Cap-Vert mise principalement sur le tourisme, qui représente près de 25 % de son PIB en 2025, ainsi que sur les services financiers et les transferts de fonds de sa diaspora, estimés à plus de 10 % du PIB. Le secteur des énergies renouvelables, notamment l’éolien, commence également à se développer, avec un objectif de 50 % d’électricité verte d’ici 2030.