À Chengdu, capitale du Sichuan, une partie de l’histoire industrielle de la ville s’écrit désormais dans l’art et la mémoire collective. Selon Courrier International, le quartier de Dongjiao Jiyi, dans l’est de la métropole, incarne cette mutation, passant en trente ans de « bassin de retenue » — ces immenses unités de travail maoïstes fermées sur elles-mêmes — à un pôle culturel dynamique. Cette transformation illustre les défis de la rénovation urbaine chinoise, où préservation de l’authenticité et modernité urbaine doivent cohabiter.
Ce qu'il faut retenir
- Les « bassins de retenue » : des cités-dortoirs géantes, héritées de l’ère maoïste, où vivaient et travaillaient des employés souvent venus d’ailleurs, créant une micro-société isolée au sein de Chengdu.
- Les numéros emblématiques : comme le « 132 » (usine aéronautique) ou le « 420 » (usine de moteurs), ces chiffres désignaient des quartiers entiers, aujourd’hui disparus en tant que tels mais dont les noms persistent dans les mémoires.
- Dongjiao Jiyi : ancien site industriel à l’est de Chengdu, aujourd’hui transformé en quartier branché, mêlant espaces culturels, cafés et traces du passé, comme un ancien train reconverti en lieu de restauration.
- La charte de Venise : ce quartier applique ses principes, en préservant non seulement les bâtiments, mais aussi leur environnement et leur histoire sociale, pour maintenir une mémoire collective.
- Un modèle de réhabilitation : Dongjiao Jiyi est devenu un exemple de rénovation urbaine en Chine, où la mémoire des anciens travailleurs est intégrée à un projet contemporain, mêlant art et histoire.
Des cités-dortoirs aux quartiers culturels : une mutation urbaine majeure
Avant les années 1990, Chengdu abritait plusieurs « yantang » — littéralement des « bassins de retenue » en dialecte sichuanais. Ces immenses complexes industriels, souvent gérés par des entreprises d’État, abritaient des cités-dortoirs où travaillaient des employés majoritairement originaires d’autres régions. Isolés géographiquement — le réseau de transports étant peu développé à l’époque — ces travailleurs vivaient dans un univers à part, coupé du reste de la ville. « Je viens du 132 » ou « je suis du 420 », répondaient les habitants pour situer leur quartier d’origine, des numéros qui résonnaient comme des codes secrets aux oreilles des non-initiés. Autant dire que ces lieux, bien que vitaux pour l’économie locale, formaient des microcosmes où se mélangeaient vie professionnelle et vie quotidienne.
Avec l’essor économique chinois et la modernisation des infrastructures, ces « bassins de retenue » ont progressivement perdu leur fonction initiale. Les cités-dortoirs, autrefois synonymes de stabilité, sont devenues des enclaves obsolètes, absorbées par l’expansion urbaine. À Chengdu, cette transition a été particulièrement visible dans l’est de la ville, où des quartiers entiers ont été redessinés. Aujourd’hui, Dongjiao Jiyi, ancien site industriel abritant notamment des usines d’État comme celle des électrodes, symbolise cette métamorphose : d’un lieu de travail à une destination culturelle et mémorielle.
La mémoire des anciens travailleurs au cœur du projet urbain
Pour les jeunes générations de Chengdu, Dongjiao Jiyi est désormais un quartier branché, où se croisent galeries d’art, cafés et espaces collaboratifs. Pourtant, ce lieu ne se contente pas de tourner la page du passé industriel : il l’intègre. Les traces des anciennes usines, comme les ateliers reconvertis en ateliers d’artistes ou les voies ferrées abandonnées transformées en parcours touristique, rappellent l’histoire des travailleurs qui y ont œuvré. « Ce petit train qui circule encore sur un tronçon de voie, c’est un morceau de mon enfance », confie une habitante née dans le quartier ferroviaire du nord. « Il me rappelle que Dongjiao Jiyi, je ne l’ai découvert qu’à l’âge adulte, quand j’ai quitté mon propre bassin de retenue pour entrer à l’université. »
Ce projet s’inscrit dans une démarche plus large de préservation de la mémoire collective, inspirée par la charte de Venise de 1964. Selon ses principes, la rénovation urbaine ne doit pas effacer les traces du passé, mais les mettre en valeur pour en faire des repères identitaires. À Dongjiao Jiyi, cette approche se traduit par la conservation d’éléments architecturaux, mais aussi par la valorisation des récits des anciens employés. Des expositions, des archives photographiques et des rencontres avec les habitants permettent de reconstituer l’histoire sociale de ces lieux. « Ici, on ne conserve pas seulement des bâtiments, mais aussi des histoires humaines », souligne un urbaniste local, cité par Hongxing Xinwen, le média chinois qui a relayé ce projet.
Un laboratoire de l’urbanisme contemporain en Chine
Dongjiao Jiyi n’est pas un cas isolé. Depuis les années 2000, de nombreuses villes chinoises ont engagé des projets similaires, transformant d’anciennes friches industrielles en pôles culturels ou résidentiels. Ce qui distingue Chengdu, c’est la volonté d’y intégrer une dimension mémorielle forte, en associant les anciens travailleurs à la conception du projet. « La mémoire de ces lieux ne doit pas être un simple décor, mais un fil conducteur », explique une chercheuse en urbanisme, auteure d’un livre sur la transformation de l’est de Chengdu. Son travail s’appuie sur des archives, des entretiens et des photos anciennes pour retracer l’évolution du quartier, de sa création dans les années 1950 à sa réhabilitation actuelle.
Ce projet soulève cependant des questions sur l’équilibre entre préservation et modernisation. Comment concilier l’authenticité historique avec les attentes d’une ville en pleine expansion ? À Dongjiao Jiyi, la réponse passe par une approche participative : les anciens habitants sont consultés pour valider les choix de rénovation, et des espaces sont réservés à des événements rappelant leur histoire. « On ne peut pas effacer cinquante ans d’histoire en quelques années », rappelle un ancien employé de l’usine d’électrodes, aujourd’hui guide bénévole dans le quartier. « Mais on peut lui donner une nouvelle vie. »
Avec le recul, cette mutation illustre une tendance plus large en Chine, où les villes cherchent à concilier croissance économique et préservation identitaire. Dongjiao Jiyi en est l’exemple parfait : un ancien « bassin de retenue » devenu un laboratoire où l’art, l’histoire et la modernité se rencontrent. Reste à savoir si ce modèle pourra se généraliser, ou s’il restera une exception dans un pays où l’urbanisme rapide prime souvent sur la mémoire.
Leur déclin s’explique par la modernisation économique des années 1990-2000, qui a rendu les anciennes unités de travail obsolètes. Avec l’essor des transports et la fin du modèle économique planifié, ces cités-dortoirs ont été progressivement abandonnées au profit de quartiers plus intégrés à la ville.
Fondé en 2017 par le Groupe médiatique de Chengdu, Hongxing Xinwen joue un rôle clé dans la promotion de ces projets culturels. Ce média, lié au Chengdu Shangbao (le « Journal commercial de Chengdu »), met en avant les initiatives locales et organise des débats entre acteurs publics, privés et associatifs pour favoriser l’innovation urbaine.