Selon Euronews FR, la Tunisie commémore ce lundi 10 août 2026 les cinq ans des mesures d’exception prises par le président Kaïs Saïed, alors qu’elle traverse une crise majeure des infrastructures aggravée par des températures caniculaires. Depuis plus d’une semaine, des coupures d’électricité répétées ont causé entre 150 et 200 décès, selon les estimations de l’Organisation Tunisienne des Jeunes Médecins (OTJM), un bilan que les autorités n’ont ni confirmé ni infirmé.
Ce qu'il faut retenir
- Entre 150 et 200 décès ont été recensés depuis le début des coupures d’électricité, selon l’OTJM, dans un contexte de canicule exceptionnelle et de pénuries d’eau.
- Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a suspendu le Parlement et s’est octroyé les pleins pouvoirs, instaurant un régime présidentiel après l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2022.
- La STEG attribue les coupures à une consommation record de 6 000 mégawatts, liée à l’usage massif des climatiseurs, et les présente comme une mesure préventive.
- Le chômage atteint 15 % au premier trimestre 2026, l’inflation dépasse 5 %, et les tensions sociales s’aggravent.
- Depuis 2023, des centaines de procédures judiciaires ont visé opposants politiques, journalistes et militants, avec des condamnations souvent qualifiées de politiquement motivées.
- Les relations internationales de la Tunisie se sont recentrées sur l’Union européenne, l’Algérie et la Russie, tandis que des tensions persistent avec le Maroc et plusieurs pays africains.
Une crise électrique meurtrière en pleine canicule
Le bilan humain des coupures d’électricité s’alourdit depuis le début du mois d’août, alors que la Tunisie subit des températures exceptionnelles, avec des pics de chaleur dépassant de 8 à 14 °C les normales saisonnières. Selon l’OTJM, entre 150 et 200 personnes auraient péri depuis le début de la crise, principalement des personnes vulnérables affectées par l’arrêt des équipements médicaux à domicile, comme des appareils à oxygène. Au moins cinq décès directs liés aux pannes ont été rapportés par la presse locale dans les premiers jours, dont celui d’un patient atteint d’un cancer.
Face à cette situation, le président Kaïs Saïed a rompu son silence samedi 9 août pour reconnaître l’ampleur de la crise. « Le rythme actuel des coupures est anormal », a-t-il déclaré, appelant les responsables à « assumer leurs responsabilités » sans pour autant annoncer de mesures concrètes. La compagnie nationale d’électricité, la STEG, a imputé ces coupures à une demande record de 6 000 mégawatts mardi 8 août, conséquence selon elle de l’« utilisation excessive de la climatisation ».
Le directeur général de la STEG, Faysal Tarifa, a justifié les coupures ciblées comme une « mesure préventive » destinée à éviter un effondrement total du réseau national. Il a appelé la population à limiter l’usage des climatiseurs aux heures de pointe (13 h-17 h) et à n’en faire fonctionner qu’un seul par foyer. Ces restrictions interviennent alors que le pays commémore le 25 juillet, date symbolique où la République tunisienne a été proclamée en 1957.
Le 25 juillet 2021 : l’acte fondateur d’un régime contesté
Le 25 juillet 2021 restera comme le jour où Kaïs Saïed, invoquant l’article 80 de la Constitution de 2014, a suspendu le Parlement, levé l’immunité des députés, limogé le chef du gouvernement Hichem Mechichi et pris le contrôle direct de l’exécutif. Ces mesures exceptionnelles, initialement présentées comme temporaires, ont marqué le début d’une refonte politique majeure.
En 2022, une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum le 25 juillet, instaurant un régime présidentiel hypercentralisé. Le texte, boycotté par la plupart des partis d’opposition, a considérablement réduit les pouvoirs du Parlement et renforcé ceux du chef de l’État. Entre-temps, Saïed a gouverné par décret, dissous le Parlement en mars 2022 et révoqué des dizaines de juges via la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, une décision condamnée par les organisations de défense des droits humains.
Les élections législatives de fin 2022 n’ont enregistré qu’un taux de participation de 9 %, reflétant un rejet massif du nouveau système politique par une partie de la population. Pourtant, le président défend son action en mettant en avant la « restauration de l’efficacité de l’État » après des années de blocages institutionnels. Dans un discours en décembre 2025, il a affirmé que la « justice sociale » était la clé de la stabilité et de la création d’emplois, promettant de surmonter les « difficultés héritées et fabriquées ».
Un bilan économique et social toujours dégradé
Cinq ans après le 25 juillet 2021, les promesses de relance économique peinent à se concrétiser. La croissance reste atone, l’investissement privé se fait timide, et les négociations avec le FMI pour un plan d’aide se sont enlisées. Les institutions internationales alertent sur la hausse de la dette publique, qui limite la capacité de l’État à financer des infrastructures ou des programmes sociaux.
Le chômage touche 15 % de la population active au premier trimestre 2026, un taux bien plus élevé chez les jeunes diplômés, rappelant les revendications initiales de la révolution de 2011. L’inflation dépasse 5 % cette année, érodant le pouvoir d’achat, tandis que les régions intérieures, moins développées que les zones côtières, restent à l’écart de la reprise. Les tentatives de migration irrégulière vers l’Europe se poursuivent, et 65 suicides ou tentatives de suicide ont été recensés au premier semestre 2025, selon les données disponibles.
Face à ce marasme, les autorités tunisiennes misent sur une stratégie d’« autosuffisance », avec des projets de sociétés communautaires censés mobiliser les ressources locales. Pourtant, aucun résultat tangible n’a encore été enregistré, et l’aide internationale se fait de plus en plus conditionnelle, notamment sur le plan politique.
Répression politique et recul des libertés
Depuis 2023, les procédures judiciaires se sont multipliées contre des figures de l’opposition, des journalistes et des militants. Parmi les détenus les plus médiatisés figurent Rached Ghannouchi, leader du mouvement Ennahda, Chaïma Issa, opposante politique, et Jawhar Ben Mbarek, activiste. Les condamnations prononcées, qualifiées de « politiquement motivées » par des ONG internationales, sont présentées par Tunis comme des mesures de sécurité nationale.
La liberté de la presse, autrefois un modèle régional, recule également. Le décret 54, adopté en 2022, est au cœur des critiques : ses détracteurs y voient un outil pour museler les médias, tandis que les autorités affirment lutter contre la désinformation. Un cas emblématique concerne un homme condamné à mort pour des publications sur Facebook, peine finalement annulée après une intervention présidentielle. Par ailleurs, Bassam Tarifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, a tiré « la sonnette d’alarme » cette semaine sur les conditions de détention en prison, en pleine vague de chaleur.
Des relations internationales recomposées, entre coopération et tensions
Sur la scène internationale, la Tunisie a recentré ses partenariats autour de l’Union européenne et de l’Algérie. En juillet 2023, un mémorandum d’entente a été signé avec Bruxelles, couvrant l’économie, l’énergie et la migration – un domaine où Tunis joue un rôle clé pour l’UE dans la lutte contre les traversées clandestines. Les relations avec Alger se sont approfondies, avec des échanges réguliers de haut niveau et une coopération sécuritaire renforcée.
En revanche, les liens avec le Maroc se sont rompus en 2022 après l’accueil par la Tunisie du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, lors du sommet de la TICAD à Tunis. Rabat a rappelé son ambassadeur, et les deux pays n’ont pas encore rétabli leurs relations diplomatiques. Tunis a également développé ses échanges avec la Chine et la Russie, tandis que des tensions persistent avec plusieurs pays africains. En février 2023, un discours de Kaïs Saïed dénonçant un « complot criminel » visant à modifier la composition démographique de la Tunisie par la migration irrégulière a provoqué la colère de l’Union africaine et entraîné le rapatriement de ressortissants ivoiriens, guinéens et maliens.
En conclusion, cinq ans après le 25 juillet 2021, la Tunisie reste un pays profondément divisé. Entre l’héritage des mesures d’exception et les défis structurels persistants, le régime de Kaïs Saïed continue de façonner le destin du pays, dans un équilibre précaire entre autoritarisme et revendications sociales.
Selon la STEG, la consommation d’électricité a atteint un pic historique de 6 000 mégawatts en raison de l’usage massif des climatiseurs face à une canicule exceptionnelle. Les autorités qualifient les coupures ciblées de mesure préventive pour éviter un effondrement du réseau, mais ces restrictions aggravent une crise sociale déjà tendue.