En 2020, l’idée de concurrencer les géants américains du cloud avec une solution française de stockage souverain semblait presque farfelue. Pourtant, six ans plus tard, Leviia, fondée par deux frères, s’impose comme une scale-up incontournable avec 1,5 million d’utilisateurs et une infrastructure colossale de 600 000 comptes pour la région Île-de-France. Selon Numerama, cette réussite illustre l’ascension fulgurante d’un acteur qui mise sur la souveraineté, la sécurité et l’écologie dans un marché dominé par des acteurs comme Microsoft, Amazon ou Google.
Ce qu'il faut retenir
- 1,5 million d’utilisateurs et 600 000 comptes pour l’Île-de-France en 2026, gérés par Leviia.
- Une offre B2C centrée sur le stockage et une offre B2B complète avec visio, agenda et outils collaboratifs.
- Leviia a obtenu la certification HDS et ISO 27001, et vise SecNumCloud d’ici deux ans.
- L’entreprise héberge ses serveurs chez Free Pro et conçoit ses propres serveurs pour réduire les coûts.
- La demande a explosé grâce à la prise de conscience géopolitique et aux directives françaises en faveur de la souveraineté numérique.
Une aventure née d’une frustration technique
Tout commence en 2020, lorsque William Méauzoone et son frère Arnaud, tous deux spécialistes des systèmes Linux et de la cybersécurité, constatent l’absence d’une solution collaborative souveraine et accessible. « C’est parti d’un constat de mon frère Arnaud, avec qui j’ai créé la société, explique William Méauzoone. Arnaud est un pur technicien linuxien, défenseur du libre et expert en cybersécurité. Pour l’un de nos projets, il avait du mal à trouver une suite collaborative souveraine et accessible. Il m’a alors dit qu’il pensait avoir les compétences pour monter un système concurrent de Dropbox, axé sur le dépôt de documents et l’édition collaborative. » Selon Numerama, cette frustration a donné naissance à Leviia, une entreprise familiale qui a choisi de concevoir son propre système plutôt que de dépendre de solutions clés en main.
Une stratégie audacieuse : fabriquer ses propres serveurs
Plutôt que de louer des espaces de stockage, Leviia opte pour l’indépendance matérielle. « Soit tu achètes du stockage sur étagère, mais tu le payes cher. Soit, comme nous, tu décides de fabriquer ton propre stockage », souligne le cofondateur. Dès ses débuts, l’entreprise achète ses propres serveurs, d’abord hébergés chez OVH, et conçoit un système optimisé pour réduire drastiquement le coût au téraoctet. Leur cible initiale ? Les particuliers sensibles aux enjeux de contrôle des données. « Pour Arnaud, c’était presque une mission sociale : il fallait offrir aux gens une solution », précise William Méauzoone. La première cliente a même suscité une réaction inattendue : « Arnaud a paniqué et voulait la rembourser en disant qu’on ne pouvait pas s’occuper de ses données ! »
L’offre B2B, fer de lance de la croissance
Après un an et demi de recherche et développement, Leviia lance en début 2022 une offre professionnelle (B2B) industrialisée. Cette suite collaborative, incluant chat, visio, agenda, lecteur mail, kanban et tableau blanc, devient rapidement le pilier de l’entreprise. « Aujourd’hui, notre offre B2C reste un produit de stockage monoclient, tandis que l’offre B2B est devenue notre axe de développement majeur », indique le cofondateur. Leurs données sont réparties dans trois datacenters en France avec des sauvegardes quotidiennes conservées 180 jours pour les professionnels. Selon Numerama, cette stratégie a permis à Leviia de se positionner comme un acteur clé du cloud souverain en Europe.
Deux axes stratégiques pour l’avenir
Leviia compte bien accélérer son développement avec deux grands axes. Le premier vise à remplacer Office 365 en développant son propre moteur de boîte mail, actuellement limité à un simple lecteur. Le second axe repose sur l’intelligence artificielle, avec l’intégration d’un agent interactif dans le chat et les documents, tout en garantissant le respect total des données. « Nous voulons y brancher une IA qui agira comme un agent interactif sur le chat ou les documents, dans le respect total des données », explique William Méauzoone. Les deux entrepreneurs insistent sur la souveraineté de l’infrastructure : « Un modèle IA, ce n’est que des mathématiques ; peu importe qu’il soit chinois ou américain à la base, tant qu’il tourne sur des machines françaises chez Scaleway, nous respectons notre promesse. »
Un marché en pleine mutation
Le paysage du cloud a radicalement changé depuis 2020. À l’époque, les arguments de Leviia autour d’un cloud « souverain, sécurisé et écologique » ne séduisaient qu’une poignée de « geeks et d’activistes des données ». Aujourd’hui, la donne a changé. « À l’époque, on nous prenait pour des fous ! (...) Aujourd’hui, les DSI et les chefs d’entreprise ont pris conscience des enjeux. Commercialement parlant, l’arrivée de Donald Trump a été une bénédiction : les gens ont compris que ce qu’on leur disait depuis des années sur la menace américaine était réel », déclare William Méauzoone. Les directives de l’État français pour reprendre le contrôle des données ont également joué un rôle clé dans cette prise de conscience collective.
Un rapport complexe avec l’État
Leviia illustre les tensions entre promotion des acteurs privés nationaux et développement d’outils internes par l’État. « Nous avons choisi d’être pragmatiques et de ne pas aller au frontal : nous discutons et travaillons avec les équipes de la DINUM qui produisent « La Suite ». Certains se demandent si c’est le rôle de l’État de fabriquer des logiciels, sachant qu’il existe déjà une trentaine de sociétés françaises sur ce créneau », explique le cofondateur. Le vrai test sera financier : « Aujourd’hui, « La Suite » est gratuite pour les ministères, ce qui crée une concurrence un peu déloyale. Le jour où on leur demandera de payer 15 € par mois, je ne suis pas sûr que l’adoption sera la même. »
Une sécurité certifiée pour répondre aux besoins les plus exigeants
Dès ses débuts, Leviia a obtenu la certification HDS (Hébergement de Données de Santé) et ISO 27001, garantissant un très haut niveau de sécurité pour ses clients, y compris les hôpitaux ou les centres de lutte contre le cancer. La certification SecNumCloud, visée d’ici deux ans, exigera une infrastructure physique et réseau totalement dédiée et séparée. « Par exemple, nos administrateurs en télétravail devront utiliser deux PC distincts : un pour Leviia, un autre strictement déconnecté du reste et réservé à SecNumCloud », précise William Méauzoone. Cet investissement, bien que coûteux, est indispensable pour répondre aux besoins des Opérateurs d’Importance Vitale (OIV) ou de l’armée, même si pour une mairie ou un département, les niveaux de sécurité actuels sont déjà amplement suffisants.
En six ans, Leviia est passée d’une idée presque farfelue à un acteur incontournable du cloud souverain français. Son succès reflète une prise de conscience collective des enjeux géopolitiques et sécuritaires liés aux données. Pourtant, des défis majeurs, comme la certification SecNumCloud ou la concurrence des acteurs hybrides, restent à relever pour consolider sa position dans un marché encore largement dominé par les géants américains.
La certification SecNumCloud est un label français qui garantit un très haut niveau de sécurité pour les infrastructures cloud. Pour Leviia, l’obtenir d’ici deux ans est crucial pour répondre aux besoins des Opérateurs d’Importance Vitale (OIV) et de l’armée. Elle exige une infrastructure dédiée et séparée, avec des procédures strictes, comme l’utilisation de deux PC distincts par les administrateurs. Cette certification permettra à Leviia de se positionner sur les marchés publics les plus exigeants, selon William Méauzoone.