Avec 1,83 milliard de téléspectateurs enregistrés lors de la saison 2025, la Formule 1 attire chaque week-end des millions de passionnés à travers le monde. Pourtant, cette popularité grandissante ne profite pas uniquement aux organisateurs, aux écuries ou aux diffuseurs. Selon Numerama, elle alimente également une économie parallèle bien moins avouable : celle de la cybercriminalité. En marge de la présentation du Fan Threat Index, un rapport élaboré par les équipes de recherche de Bitdefender, Numerama a interrogé Bogdan Botezatu, directeur de la recherche sur les menaces au sein de l’entreprise, le 21 mai 2026. Ce dernier a cartographié les risques cyber auxquels s’exposent les supporters du sport automobile, mettant en lumière des mécanismes d’escroquerie de plus en plus sophistiqués.

Ce qu'il faut retenir

  • La Formule 1 attire 1,83 milliard de téléspectateurs en 2025, mais son audience sert aussi de vecteur aux cybercriminels.
  • Les fans de F1 sont des cibles privilégiées en raison de leur pouvoir d’achat et de leur exposition à des offres frauduleuses, notamment via des billetteries contrefaites et des sites de streaming illégaux.
  • Les escrocs exploitent le calendrier des courses, avec des pics d’activité avant, pendant et après les Grands Prix.
  • L’intelligence artificielle permet désormais de contourner les barrières linguistiques, facilitant la diffusion de campagnes frauduleuses à l’échelle mondiale.
  • Les cybercriminels opèrent désormais comme de true entreprises, avec des structures professionnalisées incluant marketing, centres d’appels et gestion d’actifs.

Si les écuries investissent massivement dans la protection de leurs données stratégiques, les spectateurs, eux, restent souvent dans l’angle mort de la cybersécurité. « Les grandes équipes de F1 protègent leurs secrets industriels, mais les fans, eux, ne sont pas une priorité », souligne Bogdan Botezatu. Pourtant, leur profil en fait des proies idéales pour les cybercriminels. « La Formule 1, comme le golf, est un hobby très coûteux. Les gens qui ont de l’argent à dépenser sont naturellement plus ciblés », explique-t-il. Mais l’exposition des supporters ne se limite pas à leur portefeuille. Elle repose aussi sur une conjonction de facteurs propres à l’écosystème du sport automobile.

Un écosystème propice aux arnaques en ligne

L’urgence générée par les événements de la F1 joue un rôle clé dans l’efficacité des attaques. « Quand les choses vont vite, les gens font des erreurs de cybersécurité », observe Bogdan Botezatu. Les semaines précédant un Grand Prix sont marquées par une pression d’achat intense : billets en rupture de stock, merchandising en édition limitée, offres de dernière minute… Autant de situations que les cybercriminels exploitent sans pitié. « Vous devenez victime d’une offre alléchante que vous lisez dans l’avion, en déplacement ou dans le métro », illustre le chercheur. Leur stratégie suit d’ailleurs le calendrier officiel de la FIA avec une précision chirurgicale : explosion des fausses billetteries et des boutiques contrefaites avant la course, pic des sites de streaming illégal pendant l’événement, puis multiplication des faux sondages et des plateformes de replay frauduleuses dans les jours suivants.

La fragmentation des droits de diffusion aggrave encore la situation. Dans plusieurs pays, les supporters ne savent plus sur quelle chaîne regarder la course. Cette confusion pousse une partie d’entre eux vers des solutions alternatives, souvent risquées. Les sites de streaming illégaux, par exemple, regorgent de pièges. Parmi les plus répandus figurent les attaques dites ClickFix : une fausse vérification CAPTCHA qui invite l’utilisateur à exécuter lui-même une commande malveillante. D’autres menaces, comme le botnet BADBOX 2.0, documenté par le FBI en juin 2025, concernent des box Android infectées en usine avant même leur commercialisation. En cherchant à regarder la course gratuitement, l’utilisateur transforme involontairement son réseau domestique en infrastructure proxy pour des opérations criminelles.

L’intelligence artificielle, un accélérateur de fraudes

L’évolution technologique a également transformé les méthodes des cybercriminels. « La barrière de la langue a disparu », note Bogdan Botezatu. Autrefois, un pirate hongrois avait peu de chances de cibler efficacement un public francophone ou anglophone avec des messages convaincants. Aujourd’hui, grâce aux grands modèles de langage (LLM), cette limitation n’existe plus. « Un hacker finlandais peut traduire son texte en japonais, et inversement, en quelques secondes », précise-t-il. Cette démocratisation des outils de traduction automatique permet aux escrocs d’adapter leurs campagnes à une échelle mondiale, augmentant ainsi leur portée et leur taux de réussite.

Mais l’IA ne se limite pas à la traduction. Elle facilite aussi la création de faux profils, de contenus personnalisés, ou même de chatbots imitant des services clients pour tromper les victimes. « Ce ne sont plus des hackers isolés, mais de véritables entreprises », insiste Bogdan Botezatu. Selon lui, ces réseaux criminels fonctionnent avec des départements dédiés : marketing, gestion d’actifs, développement web, et même des centres d’appels équipés de détecteurs de mensonges pour filtrer les candidats. « Ils ont des processus industriels, comme n’importe quelle société », ajoute-t-il. Leur objectif ? Maximiser les profits en exploitant les failles humaines et techniques des fans de F1.

La cybersécurité, un enjeu encore négligé

Face à cette menace croissante, Bogdan Botezatu prône une approche combinant éducation et technologie. « On apprend aux enfants à se brosser les dents ou à traverser en sécurité, mais la cybersécurité reste un angle mort dans l’éducation », regrette-t-il. Selon lui, les fans de F1, comme l’ensemble des internautes, devraient bénéficier d’une formation précoce aux bonnes pratiques en ligne. « Quand les enfants rentrent en CP, on leur explique comment se protéger sur Internet », imagine-t-il. Une telle initiative permettrait de réduire significativement le nombre de victimes, tout en limitant l’impact des cyberattaques sur l’écosystème de la Formule 1.

Pourtant, aucune réforme structurelle des droits TV ou des mécanismes de diffusion ne semble en mesure de résoudre le problème à elle seule. « Une plateforme unique centralisée serait idéale, mais ce serait aussi un point de défaillance unique », analyse Bogdan Botezatu. Plutôt que de compter sur des solutions centralisées, il mise donc sur une prise de conscience collective et une adoption massive des outils de protection. Gestionnaires de mots de passe, authentification à deux facteurs, vérification des sources… Autant de réflexes que les fans de F1, comme tout un chacun, devraient intégrer pour naviguer en sécurité dans cet environnement numérique de plus en plus hostile.

Et maintenant ?

La prochaine saison de Formule 1, prévue pour débuter en mars 2027, s’annonce déjà comme un terrain de jeu pour les cybercriminels. D’ici là, les acteurs du secteur – écuries, diffuseurs, plateformes de streaming – pourraient renforcer leurs collaborations avec les spécialistes en cybersécurité pour proposer des solutions ciblées aux supporters. Une chose est sûre : tant que la demande pour des billets ou des contenus illégaux persistera, les escrocs continueront d’innover. Reste à savoir si l’industrie du sport automobile parviendra à inverser la tendance avant que la situation ne devienne ingérable.

Pour les fans, la vigilance reste de mise. Entre les fausses billetteries, les sites de streaming piégés et les arnaques ciblant les réseaux sociaux, les pièges sont partout. Une seule erreur suffit parfois à transformer une soirée de course en cauchemar numérique. Dans un monde où la Formule 1 se digitalise à vitesse grand V, la cybersécurité doit devenir une priorité – avant que les escrocs ne prennent définitivement l’avantage.

Plusieurs indices doivent alerter. D’abord, vérifiez l’URL du site : les billets officiels sont toujours vendus sur des domaines sécurisés (https) et reconnus, comme ceux des écuries (Ferrari, Mercedes, etc.) ou des plateformes agréées (Ticketmaster, Live Nation). Méfiez-vous également des offres « trop belles pour être vraies », des prix anormalement bas ou des sites proposant des places sans numéro de siège attribué. Enfin, consultez les avis en ligne et les signalements sur les forums de fans avant toute transaction.