Deux économistes de renom, tous deux lauréats du « Prix Nobel d’économie », offrent deux visions opposées sur l’état de santé de l’Europe. Selon Le Monde, Philippe Aghion, récompensé en 2025, alerte sur un décrochage inquiétant de la productivité européenne face aux États-Unis, tandis que Paul Krugman, lauréat en 2008, met en avant la résilience de la prospérité du Vieux Continent.

Ce qu'il faut retenir

  • Philippe Aghion (Nobel 2025) souligne un décrochage de la productivité européenne par rapport aux États-Unis.
  • Paul Krugman (Nobel 2008) estime que l’Europe maintient une prospérité stable malgré les défis.
  • Les deux économistes, bien que partageant le même titre prestigieux, s’opposent sur l’analyse de la situation économique actuelle.
  • La productivité, un indicateur clé de la compétitivité, est au cœur de ce débat.
  • Cette divergence soulève la question : peut-on concilier ces deux perspectives ?

Un diagnostic alarmant selon Aghion

Philippe Aghion, professeur au Collège de France et à l’École d’économie de Paris, a récemment alerté sur un écart croissant de productivité entre l’Europe et les États-Unis. Dans ses travaux, il souligne que les gains de productivité américains, tirés par l’innovation et les investissements technologiques, dépassent largement ceux observés en Europe. « La productivité est le moteur de la croissance à long terme », a-t-il rappelé lors d’une conférence à Paris en juin 2026. « Si l’Europe ne rattrape pas ce retard, son modèle social et économique pourrait être durablement affaibli. »

Pour étayer son propos, Aghion cite des données de la Commission européenne indiquant que la productivité horaire du travail aux États-Unis a progressé de 2,1 % par an en moyenne depuis 2020, contre 0,8 % en Europe. « Ce différentiel de plus d’un point de pourcentage chaque année creuse inexorablement l’écart », a-t-il précisé. Autant dire que, sur une décennie, l’impact est considérable.

Krugman défend la résilience européenne

À l’inverse, Paul Krugman, professeur à l’université de Princeton et chroniqueur au New York Times, défend une vision plus optimiste de l’Europe. Selon lui, le continent conserve des atouts majeurs, notamment en matière de protection sociale, d’éducation et de transition écologique. « L’Europe n’a pas besoin de singer les États-Unis en sacrifiant son modèle », a-t-il déclaré lors d’un débat à Berlin en mai 2026. « Sa prospérité ne se mesure pas uniquement à l’aune de la productivité industrielle, mais aussi à sa capacité à garantir une qualité de vie élevée pour ses citoyens. »

Krugman s’appuie sur des indicateurs comme le PIB par habitant, qui reste élevé en Europe, ou encore le taux de chômage, en baisse dans plusieurs pays membres. « Les États-Unis excellent dans l’innovation disruptive, mais l’Europe excelle dans l’innovation incrémentale et la stabilité », a-t-il ajouté. Il cite également les investissements massifs dans les énergies renouvelables, un domaine où l’UE est leader mondial.

Deux visions, deux réalités

Cette opposition entre Aghion et Krugman reflète un débat plus large au sein de la communauté économique. D’un côté, les partisans d’une réforme structurelle pour dynamiser l’Europe, de l’autre, ceux qui prônent le maintien des spécificités du modèle européen. « Ce n’est pas une question de vérité absolue, mais de priorités », explique Jean Pisani-Ferry, économiste à l’Institut universitaire européen. « Aghion met l’accent sur la compétitivité, tandis que Krugman défend un équilibre entre efficacité et équité. »

Le débat prend une dimension politique, alors que l’UE prépare son prochain cadre financier pluriannuel (2028-2034), dont les arbitrages seront cruciaux. La stratégie industrielle européenne, notamment dans les secteurs des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle, pourrait être un terrain d’affrontement entre ces deux visions.

Et maintenant ?

Les prochains mois seront décisifs pour trancher ce débat. La Banque centrale européenne (BCE) doit rendre publique, en septembre 2026, une nouvelle évaluation de la productivité dans la zone euro. Par ailleurs, le Conseil européen de décembre 2026 devrait adopter des orientations pour renforcer la compétitivité industrielle, un dossier sur lequel les positions d’Aghion et de Krugman pourraient peser lourdement. Reste à voir si l’Europe parviendra à concilier innovation et cohésion sociale — ou si elle devra choisir entre les deux.

Une chose est sûre : les choix économiques de l’Europe dans les années à venir seront déterminants pour son avenir. Qu’elle suive la voie de la productivité à tout prix ou qu’elle privilégie un modèle équilibré, le Vieux Continent devra faire face à des défis majeurs.

La productivité mesure l’efficacité avec laquelle les ressources (travail, capital) sont utilisées pour produire des biens et services. Un décrochage prolongé menace la croissance économique, la capacité à financer les services publics et, in fine, le niveau de vie des Européens. C’est pourquoi elle est considérée comme un indicateur clé de la santé économique.