Face à l’augmentation des menaces pesant sur ses infrastructures sous-marines critiques, l’Union européenne accélère sa stratégie de défense maritime. En dix ans, le bloc a consacré près de 118 milliards d’euros à ce domaine, avec une hausse marquée de 23,6 % en 2022, consécutive à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, selon Euronews FR.

Ce qu'il faut retenir

  • 118 milliards d’euros investis par l’UE dans la défense maritime depuis dix ans, dont 11,6 milliards en 2025 — un record
  • Les sous-marins représentent 27 % de la production totale de véhicules de défense maritime, les navires habités 65 %
  • Plus de 1,4 million de kilomètres de câbles sous-marins transportent quotidiennement 9 200 milliards d’euros de transactions financières
  • 75 % des importations et 73 % des exportations de l’UE transitent par voie maritime, soit 1 126 milliards d’euros par an
  • Quatre pays — France, Allemagne, Italie et Espagne — réalisent 87 % de la production industrielle de défense maritime de l’UE

En 2023, l’UE a actualisé sa Stratégie de sécurité maritime (EUMSS) pour passer d’une approche purement économique à une logique de protection des infrastructures critiques. Cette réorientation s’est concrétisée par le lancement de Projets européens de défense d’intérêt commun et la création d’une « boîte à outils » dédiée à la sécurité des câbles sous-marins. L’objectif : contrer les menaces de « zone grise » et sécuriser des réseaux essentiels au commerce mondial et à la stabilité énergétique.

Des investissements record pour protéger des infrastructures vitales

L’économie mondiale repose à plus de 95 % sur les échanges maritimes. Selon les données de la Commission européenne, plus de 1,4 million de kilomètres de câbles sous-marins en fibre optique acheminent chaque jour quelque 9 200 milliards d’euros de transactions financières. Par ailleurs, deux tiers du pétrole et du gaz mondiaux sont extraits ou transportés par voie maritime, tandis que 80 % du volume des échanges internationaux empruntent les routes océaniques. Pour l’UE, ces chiffres se traduisent par 1 126 milliards d’euros de marchandises importées ou exportées chaque année, soit 75,6 % des importations et 73 % des exportations du bloc.

« Une perturbation majeure de ces infrastructures paralyserait l’Europe et déclencherait des pénuries à l’échelle mondiale », rappelle Jürgen Scraback, chef de l’unité Domaine maritime à l’Agence européenne de défense. Pour y faire face, l’UE a revu sa doctrine : il ne suffit plus de compter sur des patrouilles navales classiques. « La connaissance du domaine sous-marin est essentielle, notamment autour des câbles, des pipelines et des plateformes énergétiques offshore », précise-t-il.

Technologies autonomes et surveillance renforcée : les nouvelles armes de l’UE

Face à l’émergence de menaces hybrides — drones à bas coût, véhicules sous-marins sans équipage, guerre des mines — les États membres investissent massivement dans des solutions technologiques. Entre 2016 et 2025, la production annuelle de véhicules sans équipage (drones aériens et sous-marins) a bondi de 132 %, atteignant 847 millions d’euros. Les drones à voilure fixe représentent un tiers de cette production (277 millions), tandis que les plates-formes sous-marines autonomes traditionnelles reculent de 23 %.

La modernisation des flottes combine désormais navires habités et systèmes autonomes. Les navires de surface habités assurent le commandement et la projection de force, représentant 65 % de la valeur totale de la production de défense maritime. Les sous-marins, quant à eux, comptent pour 27 % supplémentaires, portés par des programmes d’acquisition de nouvelle génération. « Les navires autonomes et les drones sous-marins prennent une importance croissante pour la surveillance et la protection des infrastructures », souligne Scraback.

Les investissements portent aussi sur les technologies numériques, avec le déploiement de systèmes autonomes intégrant l’intelligence artificielle. Ces outils permettent une surveillance permanente sur de vastes zones, réduisant la dépendance aux plates-formes habitées, coûteuses et limitées en endurance. « Les systèmes autonomes et l’IA combinés sont parmi les technologies les plus impactantes », explique Scraback. « Ils offrent une couverture continue sans nécessiter des moyens humains constants en mer. »

Une stratégie industrielle et des alliances pour une défense maritime unifiée

La Stratégie de sécurité maritime de 2014 a servi de socle à cette réorientation. Cependant, comme le rappelle Chris Kremidas-Courtney, conseillère principale au European Policy Centre, « la nouvelle stratégie met l’accent sur les aspects de puissance dure, un domaine où l’UE peinait à affirmer une identité ». Pour elle, la protection des infrastructures critiques devient une priorité absolue. Cette vision s’incarne dans la Stratégie industrielle maritime, adoptée en mars 2026, qui renforce la production navale européenne via une alliance de la chaîne de valeur industrielle.

En juillet 2026, l’UE a alloué 325 millions d’euros à cinq Projets européens de défense d’intérêt commun, dont un projet dédié à la défense maritime et aux fonds marins. Depuis février, un plan d’action contre les drones réoriente la production vers des drones navals sans équipage et des systèmes anti-drones, pour répondre aux menaces aériennes, de surface et sous-marines. Ces initiatives s’appuient sur des outils comme la Stratégie industrielle de défense européenne et le Programme européen pour l’industrie de défense, doté de 1,5 milliard d’euros.

La feuille de route Readiness 2030, chiffrée à plus de 800 milliards d’euros, intègre des capacités navales et la protection des lignes de communication maritimes. Kremidas-Courtney insiste sur la nécessité d’une approche intégrée : « Quelques marines majeures ne peuvent couvrir l’ensemble des côtes ou protéger chaque tronçon d’infrastructure. L’Europe a besoin de forces crédibles, réparties et interopérables, incluant le Royaume-Uni et la Norvège. »

La France, l’Allemagne et l’Italie en tête de la production industrielle

Entre 2016 et 2025, la production cumulée de véhicules et équipements de défense maritime dans l’UE a atteint 117,8 milliards d’euros. Cette activité reste concentrée dans quatre pays : la France (37 %), l’Allemagne (19 %), l’Italie (19 %) et l’Espagne (8 %). À eux quatre, ils représentent 82 % de la production totale et 60 % des dépenses de défense du bloc. Les Pays-Bas, la Suède et la Pologne contribuent à hauteur de 8 %, principalement via des technologies de surveillance et de sécurité.

Au niveau des entreprises, le groupe français Naval Group domine le marché avec 24 % de la production totale, fabriquant frégates, corvettes, sous-marins nucléaires et systèmes sans équipage. L’italien Fincantieri (15 %) se spécialise dans les navires de guerre et les systèmes de défense sous-marine, tandis que l’allemand Thyssenkrupp Marine Systems (8 %) produit des sous-marins et navires de surface. L’espagnol Navantia (7 %) construit des frégates, sous-marins à propulsion anaérobie et porte-avions.

Le Fonds européen de défense (FED) soutient ces acteurs via des investissements collaboratifs : 2,7 milliards d’euros en recherche et 5,3 milliards en développement de capacités pour 2021-2027. En 2025, le FED a financé 57 projets, dont E-DOMINION, qui développe une architecture numérique et un « cloud de combat » pour les marines européennes. « Nous devons passer de solutions nationales fragmentées à des capacités interopérables et conçues conjointement », souligne Scraback.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes incluent le déploiement opérationnel des Projets européens de défense d’intérêt commun, avec une attention particulière portée aux systèmes de détection des menaces sous-marines et aux réseaux intégrés de surveillance. La Commission européenne devrait présenter d’ici fin 2026 un rapport d’étape sur l’avancement de la Stratégie industrielle maritime, tandis que le programme OceanEye, doté de 92 millions d’euros, vise à améliorer la connaissance du milieu maritime grâce à l’IA et aux capteurs autonomes. Reste à voir si ces mesures suffiront à dissuader les acteurs malveillants dans un contexte géopolitique toujours plus tendu.

Pour Kremidas-Courtney, la solution passe par un réseau intégré fusionnant données des capteurs, AIS, radars côtiers, imagerie satellitaire et renseignement. « La meilleure approche consiste en un système de résilience en couches, conçu pour détecter les interférences, limiter les perturbations et rétablir rapidement le service », explique-t-elle. L’UE mise sur cette approche pour sécuriser ses infrastructures critiques, mais le défi reste de taille : concilier souveraineté nationale et coopération européenne dans un domaine où chaque seconde compte.