Le directeur de recherche au CNRS Alexis Spire, spécialiste des transformations de l’État et auteur de travaux sur les fraudes, met en garde contre les effets pervers d’une délégation toujours plus importante de missions non régaliennes au secteur privé. Dans un entretien accordé au Monde, le sociologue souligne que les économies réalisées par l’État lors de ces transferts ne sont pas systématiquement comparées aux risques de fraude qui en découlent.
Ce qu'il faut retenir
- Alexis Spire, directeur de recherche au CNRS, dénonce l’absence d’évaluation des risques de fraude lors de la délégation de missions au privé.
- Les économies réalisées par l’État ne sont pas comparées aux risques financiers liés aux fraudes potentielles.
- Le sociologue s’appuie sur des recherches approfondies sur les mécanismes de fraude dans les politiques publiques.
- La délégation croissante au secteur privé concerne des tâches dites « non régaliennes », comme l’accompagnement social ou la gestion administrative.
Une pratique en expansion, mais peu encadrée
Selon Alexis Spire, la tendance à externaliser certaines fonctions de l’État vers des acteurs privés s’est accélérée ces dernières années. « Lorsqu’il délègue au privé, l’État évalue les économies, mais rarement les risques de fraude », a-t-il déclaré au Monde. Ce constat repose sur des observations répétées dans différents secteurs où la sous-traitance a pris le pas sur la gestion directe par l’administration. Les économies budgétaires, souvent mises en avant pour justifier ces transferts, ne s’accompagnent pas toujours d’une analyse rigoureuse des risques induits.
Pour le sociologue, cette logique économique prime souvent sur la sécurisation des fonds publics. « L’État se concentre sur le coût immédiat de la prestation, sans toujours mesurer l’impact à moyen ou long terme des fraudes qui peuvent en découler », a-t-il expliqué. Cette absence de bilan global pourrait, selon lui, fragiliser la maîtrise des dépenses publiques et nourrir les inégalités dans l’accès aux services.
Fraudes et sous-traitance : un lien documenté
Alexis Spire s’appuie sur ses propres recherches, ainsi que sur des travaux antérieurs, pour étayer son analyse. Ses travaux ont notamment mis en lumière les mécanismes de fraude dans des domaines comme les aides sociales ou les contrats publics. « Dans certains cas, les entreprises privées chargées de missions de service public n’hésitent pas à détourner des fonds ou à surfacturer des prestations, profitant d’un contrôle parfois défaillant de la part de l’État », précise-t-il. Ces pratiques, bien que minoritaires, peuvent représenter des pertes considérables pour les finances publiques.
Le sociologue rappelle que les scandales récents, comme ceux liés aux marchés publics dans le domaine de la rénovation énergétique, illustrent ces risques. « Les contrôles a posteriori sont souvent insuffisants, et les sanctions rarement proportionnelles aux préjudices causés », souligne-t-il. Pour lui, cette situation s’explique en partie par un désengagement progressif de l’État dans la surveillance active des délégations.
Quels garde-fous pour limiter les risques ?
Face à ce constat, Alexis Spire plaide pour une refonte des mécanismes de contrôle et d’évaluation. « Il serait nécessaire d’intégrer systématiquement une analyse des risques de fraude dans les appels d’offres et les contrats de délégation », a-t-il indiqué. Selon lui, cette approche permettrait de mieux anticiper les vulnérabilités et de renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics. Une telle mesure pourrait aussi contribuer à restaurer la confiance des citoyens dans les institutions.
Le chercheur suggère également de renforcer les moyens alloués aux corps de contrôle, comme la Cour des comptes ou l’Inspection générale des finances. « Ces institutions doivent disposer de ressources suffisantes pour auditer régulièrement les prestataires privés et sanctionner les manquements », a-t-il ajouté. Pour Alexis Spire, cette vigilance accrue est d’autant plus cruciale que les montants en jeu ne cessent de croître avec l’externalisation des missions publiques.
En attendant, Alexis Spire appelle à une prise de conscience collective. « La question n’est pas de remettre en cause la délégation au privé, mais de s’assurer que chaque euro public soit utilisé au mieux, sans gaspillage ni fraude », a-t-il conclu. Une position qui pourrait inspirer de futures discussions au sein des institutions, à l’heure où les contraintes budgétaires restent fortes.