À seulement une vingtaine d’années, Andrea Paarsh a déjà empaqueté et déballé ses affaires à cinq reprises en sept ans. Cette jeune femme incarne une réalité partagée par de nombreux jeunes Européens, dont la mobilité, souvent liée aux études ou aux stages, est devenue la norme. Pourtant, derrière cette liberté géographique se cache une question persistante : comment trouver un sentiment d’appartenance quand le foyer change aussi fréquemment ?

Selon Courrier International, Andrea Paarsh exprime cette dualité dans une interview au Spiegel : « À chaque déménagement, j’ai hâte de vivre de nouvelles expériences. Mais en même temps, à chaque carton emballé, je me sens un peu plus éloignée de ce sentiment d’être chez moi, où que ce soit. » Une réflexion qui résonne avec celle de milliers de jeunes en Europe, où les parcours professionnels et académiques impliquent souvent de quitter son lieu de naissance.

Ce qu'il faut retenir

  • Une jeune Allemande de moins de 25 ans a déjà déménagé 5 fois en 7 ans, comme beaucoup de jeunes Européens.
  • La mobilité est souvent liée aux études et aux stages, mais elle complique la construction d’un sentiment d’appartenance.
  • Beate Mitzscherlich, professeure de psychologie à l’université des sciences appliquées de Zwickau, étudie les mécanismes qui transforment un lieu en foyer.
  • Ses conseils incluent faire ses adieux, préserver des routines personnelles et explorer méthodiquement son nouvel environnement.
  • Courrier International est un média spécialisé dans l’information internationale pour les expatriés et candidats à l’expatriation, lancé en avril 2016.

La mobilité précoce : une expérience formatrice, mais déstabilisante

Andrea Paarsh fait partie de cette génération que les démographes qualifient de « mobile par essence ». Entre 18 et 25 ans, une partie importante des jeunes Européens quitte le foyer parental pour poursuivre des études supérieures ou réaliser des stages à l’étranger. En Allemagne, par exemple, près de 30 % des 20-24 ans vivent dans une autre région que celle de leur enfance, selon les données de l’Office fédéral de la statistique. Cette mobilité est souvent présentée comme une chance : elle ouvre les portes de nouvelles cultures, de réseaux professionnels élargis et d’opportunités personnelles.

Pourtant, comme le souligne Paarsh, chaque départ s’accompagne d’un sentiment de perte. Le carton rempli de souvenirs, l’appartement laissé derrière soi, les visages familiers qui s’éloignent… Autant de traces qui, une fois effacées, laissent place à une forme de déracinement. « On a l’impression de tout recommencer à zéro, mais sans jamais arriver à se poser vraiment », confie-t-elle. Une réalité que Beate Mitzscherlich, professeure de psychologie à l’université de Zwickau, analyse sous l’angle des neurosciences et de la psychologie environnementale.

Transformer un lieu en foyer : un processus complexe

Dans ses travaux, Beate Mitzscherlich étudie comment un individu peut développer un sentiment d’appartenance dans un environnement nouveau. Ses recherches, publiées notamment dans des revues spécialisées en psychologie environnementale, montrent que la construction d’un foyer ne se limite pas à l’acquisition d’un logement. Elle passe par plusieurs étapes, dont la première est l’acceptation du changement.

« Dans un contexte nouveau, on apprend à se connaître d’une manière totalement différente », explique-t-elle. Elle conseille de vivre cette expérience plusieurs fois avant l’âge de vingt ans, car elle favorise la résilience et la capacité à s’adapter. Pourtant, ce processus n’est pas automatique. Il exige de faire ses adieux, non seulement aux personnes, mais aussi aux lieux et aux habitudes qui structurent notre quotidien. « Le sentiment d’être chez soi commence dans son propre corps », rappelle-t-elle. Tant que l’individu n’a pas trouvé une forme de paix intérieure, il lui est difficile de se sentir en harmonie avec un nouvel espace ou un nouveau cercle social.

Les pièges à éviter et les stratégies à privilégier

Selon Mitzscherlich, deux erreurs sont courantes chez les jeunes en situation de mobilité répétée. La première consiste à vouloir recréer à tout prix un cercle social dans un temps record. « S’entourer trop vite peut donner l’illusion d’un ancrage, mais cela risque de masquer un mal-être profond », précise-t-elle. La seconde erreur est de négliger ses propres routines. Qu’il s’agisse d’un sport pratiqué régulièrement, d’un rituel du matin ou d’un hobby, ces éléments stabilisateurs jouent un rôle clé dans la construction d’un sentiment de continuité.

La spécialiste recommande une approche progressive : « Explorer son nouvel environnement à pied, s’y perdre délibérément pour en maîtriser les contours, identifier des itinéraires rassurants… Tout cela prend du temps, mais c’est indispensable. » Elle insiste aussi sur l’importance de préserver des espaces de solitude et de réflexion, moments où l’individu peut se reconnecter à lui-même. Ces conseils, bien que simples en apparence, reposent sur des mécanismes psychologiques bien documentés, notamment la théorie de l’attachement développée par John Bowlby.

« Le sentiment d’être chez soi commence dans son propre corps. Tant que nous ne sommes pas en paix avec nous-mêmes, il est difficile d’arriver dans un lieu ou de trouver des personnes avec lesquelles nous nous sentons à l’aise. »
— Beate Mitzscherlich, professeure de psychologie à l’université des sciences appliquées de Zwickau

Un phénomène qui dépasse les frontières allemandes

Si Andrea Paarsh est allemande, son expérience n’a rien d’exceptionnel en Europe. En France, par exemple, près de 20 % des 18-29 ans ont déjà déménagé au moins trois fois depuis leur majorité, selon une enquête de l’INSEE publiée en 2024. Les raisons sont multiples : études en région parisienne pour des étudiants provinciaux, postes en CDD ou en contrat court, ou encore recherche d’un logement plus abordable. Dans les pays nordiques, où la mobilité professionnelle est encore plus encouragée, cette tendance est encore plus marquée.

Pour les médias spécialisés dans l’expatriation, comme Courrier International, qui consacre une rubrique à la psychologie des expatriés, ces parcours de vie soulèvent des enjeux à la fois individuels et sociétaux. Comment concilier la liberté de mouvement, souvent présentée comme un atout dans une économie mondialisée, avec le besoin de stabilité émotionnelle ? La question devient d’autant plus pertinente que les jeunes générations, dites « Z » et « alpha », sont appelées à changer de poste ou de pays plusieurs fois au cours de leur carrière.

Et maintenant ?

Les recherches en psychologie environnementale pourraient, à l’avenir, donner lieu à des outils concrets pour accompagner les jeunes en mobilité. Des applications dédiées à la création de routines dans un nouvel environnement, ou des ateliers de « deuil du foyer » organisés par les universités, pourraient émerger. Par ailleurs, les entreprises et institutions éducatives pourraient intégrer des modules de gestion du changement dans leurs programmes, afin de préparer les individus à ces transitions répétées. Reste à voir si ces initiatives se généraliseront, ou si la mobilité restera, pour beaucoup, un parcours semé d’embûches émotionnelles.

En attendant, les conseils de Beate Mitzscherlich offrent une boussole utile : prendre le temps, écouter ses besoins et accepter que l’idée de « chez-soi » puisse évoluer avec les étapes de la vie. Une leçon de modestie pour une société qui valorise souvent la performance et la rapidité au détriment de l’ancrage.

Les premiers signes incluent une sensation persistante de déracinement, une difficulté à créer des liens durables, ou encore un sentiment de fatigue mentale lié aux changements constants. Certains peuvent aussi ressentir une forme d’anxiété à l’idée de devoir à nouveau s’adapter à un nouvel environnement.