Lors de son intervention à VivaTech le 19 juin 2026, Emmanuel Moulin, nouveau gouverneur de la Banque de France, a exposé sa stratégie pour préserver la souveraineté monétaire européenne face à l’essor des cryptomonnaies et des stablecoins. Selon Cryptoast, il a particulièrement alerté sur les risques liés à la domination des stablecoins libellés en dollars, dont la capitalisation atteint désormais 300 milliards de dollars, soit une multiplication par soixante depuis 2019.
Ce qu'il faut retenir
- La capitalisation des stablecoins, passée de 5 milliards de dollars en 2019 à 300 milliards en 2026, est dominée à 99 % par les stablecoins dollar.
- Emmanuel Moulin évoque un « risque sérieux de dollarisation numérique et de privatisation de la monnaie », en raison de la promotion de ces actifs par l’administration américaine.
- L’Eurosystème prépare un euro numérique pour le grand public, avec un pilote prévu dès 2027 si le vote du 23 juin 2026 au Parlement européen est favorable.
- Deux projets de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) de gros sont en cours : Pontes pour 2026 et Appia pour 2028.
- Le règlement MiCA, bien qu’avancé, est jugé insuffisant pour encadrer les stablecoins non européens, selon le gouverneur.
Des stablecoins dollar qui menacent la souveraineté monétaire européenne
Emmanuel Moulin a consacré une large partie de son discours aux stablecoins, ces cryptomonnaies indexées sur une monnaie fiduciaire. D’après Cryptoast, il a souligné que leur capitalisation totale a été multipliée par soixante en sept ans, passant de 5 milliards de dollars en 2019 à 300 milliards en 2026. Pourtant, cette croissance repose presque exclusivement sur des stablecoins adossés au dollar, qui représentent 99 % de cette capitalisation.
Pour le gouverneur de la Banque de France, cette situation expose l’Europe à un « risque sérieux de dollarisation numérique et de privatisation de la monnaie ». Il a également pointé les dangers pour la stabilité financière, la lutte contre le blanchiment d’argent et la transmission de la politique monétaire européenne. Une analyse alignée sur celle de la Banque centrale européenne (BCE) ces derniers mois.
L’Europe face à une dépendance aux infrastructures de paiement non européennes
Emmanuel Moulin a illustré cette dépendance par des chiffres concrets. Selon Cryptoast, les systèmes de paiement par carte internationaux représentaient en 2022 environ 61 % des paiements par carte dans la zone euro. Treize pays de la zone s’appuyaient même entièrement sur ces infrastructures. Ces parts de marché, stables depuis plusieurs années, alimentent les craintes d’une Europe prisonnière d’acteurs étrangers, que ce soit pour les réseaux de cartes ou les portefeuilles numériques.
Pour le gouverneur, ces infrastructures concentrent désormais des enjeux majeurs de souveraineté. Elles véhiculent en effet de la valeur stratégique, des données et des standards, ce qui en fait des leviers essentiels pour l’autonomie économique du continent.
Euro numérique : un pilote prévu en 2027 si le vote du Parlement européen est favorable
Face à cette domination des stablecoins dollar, la Banque de France et l’Eurosystème défendent une riposte européenne : la création d’un euro numérique. Ce projet, validé à l’unanimité par le Conseil de l’UE en décembre 2025, pourrait franchir une nouvelle étape le 23 juin 2026, lors d’un vote au Parlement européen. Si la majorité des parlementaires votent « pour », un pilote est prévu dès 2027, avec un lancement potentiel de l’euro numérique en 2029.
L’euro numérique s’inscrit dans la droite ligne d’un calendrier déjà bien engagé. Le projet a démarré en juillet 2021 avec une phase d’enquête, suivie d’une phase de préparation en 2023. Le Conseil des gouverneurs de la BCE a donné son feu vert à une nouvelle phase opérationnelle le 29 octobre 2025. Cependant, la BCE conditionne explicitement l’horizon 2029 à l’adoption d’un cadre réglementaire par les co-législateurs européens d’ici la fin de l’année 2026.
Deux projets de MNBC de gros en développement pour les marchés financiers
En parallèle de l’euro numérique destiné au grand public, deux projets de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) de gros avancent à un rythme soutenu. Le projet Pontes, porté par l’Eurosystème, doit livrer dès le troisième trimestre 2026 une première version permettant aux intermédiaires financiers de régler des transactions sur des registres distribués (DLT) en monnaie de banque centrale. Le premier cas d’usage est attendu d’ici la fin 2026, avec le projet Pythagore, qui vise à tokeniser le marché des NEU CP, le plus grand marché de dette à court terme en euros de l’UE.
Un second projet, Appia, plus prospectif, doit livrer d’ici 2028 un schéma directeur pour les marchés financiers tokenisés européens. Ces initiatives s’inscrivent dans une volonté de moderniser les infrastructures financières tout en préservant la souveraineté de l’Europe.
MiCA, un cadre réglementaire jugé insuffisant pour encadrer les stablecoins
Emmanuel Moulin a reconnu que l’Europe « ne part pas de zéro » avec le règlement MiCA, première grande juridiction à encadrer les crypto-actifs. Cependant, il a estimé que ce cadre « doit désormais être renforcé », car il « ne traite que partiellement les risques liés à une adoption rapide des stablecoins émis par des acteurs non bancaires et non européens ».
Le gouverneur a appelé à mieux réguler les stablecoins non libellés en euros utilisés pour les paiements du quotidien, ainsi que les modèles multi-émetteurs où un même stablecoin est émis à la fois dans et hors de l’UE. Il a également plaidé pour une supervision européenne renforcée, afin d’éviter que les entreprises ne choisissent la juridiction la plus accommodante pour contourner les règles.
Tokenisation des dépôts bancaires : une offre européenne en trois briques
Pour contrer la domination des stablecoins dollar, Emmanuel Moulin a détaillé les attentes de la Banque de France en matière de tokenisation. Selon Cryptoast, il a insisté sur la nécessité d’intégrer les dépôts bancaires dans l’écosystème numérique, via des dépôts tokenisés et des formes réglementées de monnaie de banque commerciale en euros.
L’offre envisagée repose sur trois piliers complémentaires : des dépôts bancaires tokenisés, des stablecoins adossés à l’euro émis par des banques, et des infrastructures de paiement permettant la compensation multilatérale de ces jetons de monnaie de banque commerciale. Ces éléments doivent être articulés avec la future MNBC. La Banque de France et l’Eurosystème entendent jouer un rôle de « catalyseurs », sans se substituer aux institutions financières, pour soutenir un développement « rapide et coordonné » de cette offre.
Pourquoi aucun stablecoin euro n’a émergé face aux géants du dollar ?
Emmanuel Moulin a soulevé une question de fond : pourquoi les stablecoins libellés en euros n’ont-ils pas connu la même croissance que ceux adossés au dollar ? Selon Cryptoast, le règlement MiCA autorise les émetteurs à investir la majeure partie de leurs réserves dans des actifs liquides, mais impose qu’au moins 30 % des fonds restent déposés en banque. Ce seuil est même porté à 60 % pour les émetteurs jugés « significatifs ».
Cette exigence, absente aux États-Unis où la loi n’impose aucun plancher de dépôts, limite la rentabilité des stablecoins euro. Les émetteurs européens ne peuvent en effet reverser d’intérêts aux détenteurs de stablecoins, une contrainte qui s’ajoute à des taux courts en euro structurellement inférieurs à ceux du dollar. Résultat : à modèle équivalent, une réserve adossée à l’euro rapporte moins qu’une réserve placée en bons du Trésor américain.
Ces enjeux dépassent largement le cadre technique des cryptomonnaies. Ils touchent à la souveraineté monétaire, à la protection des données et à l’autonomie stratégique de l’Europe dans un monde où les infrastructures financières numériques deviennent des leviers de puissance. La capacité de l’UE à innover tout en protégeant ses intérêts sera déterminante dans les années à venir.
L’euro numérique vise à offrir une alternative publique aux stablecoins privés, notamment ceux libellés en dollars, afin de préserver la souveraineté monétaire de l’Europe et de limiter les risques pour la stabilité financière et la politique monétaire. Il s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation des paiements et de tokenisation des actifs financiers.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Le règlement MiCA impose un plancher de 30 à 60 % de fonds déposés en banque pour les émetteurs de stablecoins euro, ce qui limite leur rentabilité. De plus, les taux courts en euro sont inférieurs à ceux du dollar, et les émetteurs européens ne peuvent pas reverser d’intérêts aux détenteurs de stablecoins, contrairement à certains intermédiaires américains qui contournent cette règle.