En Afghanistan, où les talibans imposent depuis 2021 des restrictions drastiques aux droits des femmes, celles-ci se tournent vers l'entrepreneuriat par nécessité. Selon Courrier International, plus de 10 000 Afghanes détiennent désormais une licence d'entreprise, un chiffre multiplié par dix en cinq ans, comme le rapporte la Chambre de commerce et d'industrie d'Afghanistan. Si l'on ajoute les quelque 120 000 femmes qui œuvrent sans licence, ces petites entreprises représentent aujourd'hui le premier employeur féminin du pays.

Ce qu'il faut retenir

  • 10 000 licences d'entreprise détenues par des Afghanes en 2026, soit dix fois plus qu'en 2021.
  • Plus de 120 000 femmes travaillent sans licence dans de petites structures, faisant des entreprises féminines le premier employeur du pays.
  • Les secteurs accessibles aux femmes se limitent au tissage, aux cosmétiques ou à la formation professionnelle, excluant l'administration, les ONG ou les métiers de santé.
  • Moins de 7 % des Afghanes travaillent en dehors de leur foyer, selon les dernières données disponibles.
  • Les règles imposées par les talibans interdisent aux femmes de diriger des salons de beauté, d'exercer en tant que sages-femmes ou d'interagir avec des hommes, clients ou fournisseurs.

Waheeda Noorzai, 41 ans, incarne cette réalité économique paradoxale. Depuis son bureau à Kaboul, cette entrepreneuse forme et emploie une trentaine de femmes, comme le montre une photo prise le 19 mai 2026 par la photojournaliste Kiana Hayeri pour The New York Times. Son cas illustre la capacité des Afghanes à contourner les obstacles, mais aussi les limites imposées par un régime qui, tout en tolérant leur participation à l'économie, leur refuse l'accès à de nombreux secteurs.

Une économie féminine sous surveillance

Le régime taliban, confronté à un effondrement économique et à un isolement international croissant, autorise — à contrecœur — la création d'entreprises par des femmes. Cependant, cette ouverture s'accompagne d'une série de règles draconiennes. Les Afghanes ne peuvent pas travailler dans l'administration ou pour la plupart des ONG. Elles n'ont pas le droit de diriger des salons de beauté, d'exercer en tant que sages-femmes ou infirmières, ni même d'interagir avec des hommes, qu'il s'agisse de clients, de fournisseurs ou de responsables bancaires. Ces restrictions, bien que parfois contournées, limitent considérablement leur champ d'action.

« Nous n'avons pas le choix, explique Waheeda Noorzai. Si nous voulons survivre, nous devons nous adapter. » Son entreprise, spécialisée dans la formation professionnelle, fait partie de ces rares espaces où les femmes peuvent s'exprimer professionnellement. Pourtant, même dans ce domaine, les contraintes sont nombreuses. Les formations doivent se dérouler dans des lieux séparés, sans la présence d'hommes, et les contenus pédagogiques sont soumis à l'approbation des autorités.

Des métiers traditionnels ou des niches économiques

Les secteurs accessibles aux femmes se concentrent principalement sur des activités traditionnelles ou des niches économiques. Le tissage de tapis, la fabrication de cosmétiques artisanaux ou encore la formation professionnelle sont parmi les rares domaines où elles peuvent légalement exercer. Beaucoup de celles qui rêvaient de devenir avocates, ingénieures ou professeures d'université se reconvertissent dans ces métiers par nécessité. « Autant dire que l'on a enterré nos ambitions, confie une ancienne étudiante en droit désormais vendeuse de produits de beauté. Mais au moins, nous gagnons un peu d'argent. »

Les données de la Chambre de commerce afghane révèlent une explosion du nombre d'entreprises dirigées par des femmes. Cependant, cette progression reste inégale selon les régions. À Kaboul, où l'économie informelle est moins étouffée par les contrôles talibans, le nombre de licences féminines est bien plus élevé qu'ailleurs. Dans les provinces rurales, en revanche, la plupart des femmes restent confinées à des tâches domestiques, faute d'opportunités ou par peur des représailles.

Un équilibre fragile entre survie et répression

Cette situation crée une contradiction apparente : les talibans, en autorisant les femmes à travailler, évitent peut-être un effondrement économique total, mais ils maintiennent un système où celles-ci restent sous contrôle. « Les femmes sont tolérées dans l'économie tant qu'elles ne menacent pas l'ordre social, analyse un analyste basé à Kaboul. Leur participation est bienvenue, mais elle doit rester discrète et soumise. »

Les restrictions s'étendent même aux activités les plus banales. Les femmes ne peuvent pas voyager sans un *mahram* (un homme de leur famille), ce qui complique considérablement la gestion d'une entreprise. Les banques, majoritairement dirigées par des hommes, imposent des règles strictes pour les transactions, limitant encore davantage leur autonomie financière.

« Nous travaillons dans l'ombre, mais nous travaillons. Sans nous, l'économie afghane s'effondrerait. »
— Une entrepreneuse anonyme à Kaboul

Et maintenant ?

Les prochains mois pourraient révéler si cette tolérance économique envers les femmes persiste ou si les talibans resserrent davantage leur étau. Avec une population féminine de plus en plus éduquée et déterminée, la question de leur place dans la société afghane reste un enjeu majeur. Les observateurs s'interrogent : jusqu'où le régime ira-t-il dans sa politique d'ouverture relative, alors que la pression internationale — notamment sur les droits des femmes — ne faiblit pas ? Une chose est sûre : tant que l'Afghanistan restera isolé économiquement, les femmes joueront un rôle clé dans la survie du pays, même sous surveillance.

Pour l'instant, les entreprises dirigées par des femmes continuent de se multiplier, mais leur avenir dépendra largement de la capacité des talibans à concilier leur idéologie avec les réalités économiques. Une équation qui, pour l'heure, semble impossible à résoudre sans concessions majeures.

Les défis persistants

Malgré cette dynamique entrepreneuriale, les obstacles restent immenses. Les femmes afghanes font face à un manque criant de financements, les banques étant réticentes à leur accorder des prêts. Les infrastructures, déjà précaires, sont encore moins adaptées aux besoins spécifiques des entrepreneuses. Sans compter les pressions sociales et familiales, qui poussent beaucoup à abandonner leurs projets après quelques mois seulement.

Les ONG internationales, autrefois actives dans la promotion de l'égalité des genres, ont dû réduire leurs activités ou quitter le pays. Certaines tentent de contourner les restrictions en travaillant à distance ou en s'associant avec des structures locales, mais leur marge de manœuvre est réduite. « Nous faisons ce que nous pouvons avec les moyens du bord, confie une responsable d'une organisation humanitaire basée à Kaboul. Mais sans un changement politique, les progrès seront lents et fragiles. »

Les talibans tolèrent la participation des femmes à l'économie pour éviter un effondrement total du pays, confronté à des sanctions internationales et à une crise humanitaire. Cependant, elles restent soumises à un cadre strict, limitant leur autonomie et leur accès à des secteurs clés comme l'administration ou la santé.

Les principales activités accessibles aux femmes incluent le tissage de tapis, la fabrication de cosmétiques artisanaux, la formation professionnelle et certaines activités commerciales locales. Les métiers comme avocate, ingénieure ou professeure d'université leur sont interdits, sauf dans des conditions très encadrées.