Selon Courrier International, les usagers de la route nationale n°5 reliant Mamou à Labé, en Guinée, subissent désormais un double calvaire. À l’état déplorable de la chaussée, marquée par des nids-de-poule profonds et une poussière omniprésente, s’ajoutent les barrages des patrouilles mixtes déployées pour lutter contre les « coupeurs de routes ». Pourtant, ces unités censées protéger les automobilistes et leurs biens se livrent, selon plusieurs témoignages, à des pratiques de racket systématiques.

Ce qu'il faut retenir

  • Un axe routier de 135 kilomètres entre Mamou et Labé, en Guinée, est devenu le théâtre de pratiques de racket par des patrouilles mixtes.
  • Les agents, souvent en uniforme de gendarmerie, exigent des sommes variant de 1 à 40 euros sous peine de retarder, voire d’empêcher la poursuite du voyage.
  • Les barrages les plus agressifs se situent à Bourouwal-Tappè, près de Pita, où les tarifs peuvent atteindre 400 000 francs guinéens (40 euros) pour des motifs parfois fallacieux.
  • Les travaux de reconstruction de la route, lancés en novembre 2025 et prévus pour durer trente mois, n’ont progressé que de quelques étapes de terrassement en cinq mois.
  • Les usagers dénoncent une corruption endémique, avec des agents refusant parfois de délivrer des reçus pour les sommes perçues.

Des patrouilles censées protéger, mais qui rançonnent

Lancées officiellement le 29 novembre 2025 dans la sous-préfecture de Garambé, près de Labé, les patrouilles mixtes avaient pour mission de sécuriser l’axe Mamou-Labé et de lutter contre les « coupeurs de routes », ces bandes armées qui agressent les automobilistes. Pourtant, sur le terrain, leur action se résume bien souvent à des contrôles systématiques suivis de demandes de paiement. Entre Kindia et Mamou, les agents se montrent moins agressifs, mais n’hésitent pas à exiger des billets de 10 000 francs guinéens (1 euro) en échange d’un passage rapide, comme l’a constaté un journaliste du Lynx, hebdomadaire satirique guinéen ayant relayé ces témoignages auprès de Courrier International.

À Mamou, le scénario se répète. Un agent exige les documents du véhicule avant de réclamer une somme bien supérieure à celle finalement versée par le chauffeur. « C’est la patrouille mixte, les documents s’il vous plaît ! », ordonne l’agent. Une fois l’argent empoché, l’un des hommes crie : « Commandant, c’est un des nôtres. » Le commandant se met au garde-à-vous, saluant son subordonné, tandis que les passagers, tous civils, échangent des regards incrédules. Le gendarme, qui a perçu 20 000 francs guinéens (2 euros), fait croire à son supérieur qu’il n’a rien touché. « Tout le monde éclate de rire », rapporte le Lynx.

Des barrages où la violence le dispute à la corruption

Si certains points de contrôle restent « compréhensifs », d’autres, comme celui de Bourouwal-Tappè, à une dizaine de kilomètres de Pita, sont réputés pour leur brutalité. Un agent, particulièrement craint des chauffeurs, impose des amendes de 400 000 francs guinéens (40 euros) pour des motifs aussi variés que contestables. Selon un chauffeur cité par le Lynx, cet homme serait impliqué dans l’arrestation et la maltraitance d’un conducteur de poids lourd dans la nuit du 28 mars 2026, une affaire qui avait suscité l’émotion sur les réseaux sociaux.

À Dalaba, les agents poussent l’audace jusqu’à exiger des éléments non obligatoires, comme la boîte pharmaceutique ou l’extincteur. Un chauffeur dont l’assurance avait expiré le 30 mars a tenté de négocier : « Nous allons à un décès. Je n’ai pas pu renouveler mon assurance à temps. » La réponse de l’agent fut sans appel : « Ça, c’est ton affaire. Si tu veux, tu vas dire que c’est ta mère qui est décédée, tu vas payer les 400 000 ou ton voyage s’arrête là. » Le chauffeur, excédé, a finalement cédé sous la menace, payant 140 000 francs guinéens (14 euros) sans reçu.

« Mon sort est entre les mains de Dieu. Coupe un reçu, je vais aller payer au Trésor public. »
— Un chauffeur confronté à un agent à Dalaba

Des travaux de réhabilitation au point mort

Le projet de reconstruction de la route nationale n°5, lancé en novembre 2025 pour une durée de trente mois, n’a progressé que de quelques mètres de terrassement en cinq mois. Entre Thialèrè (près de Mamou) et Labé, en passant par Dalaba et Pita, les déviations dangereuses et les couches de poussière dominent toujours le paysage. Les rares pelleteuses observées restent à l’arrêt, jour et nuit, et aucun travailleur n’est visible sur le chantier. Selon le Lynx, la situation est d’autant plus critique que la dalle de Boulliwel, un passage étroit et pentu de moins de 100 mètres, bloque régulièrement les poids lourds pendant plus de 24 heures. Si rien n’est fait avant la saison des pluies, le Fouta-Djalon risque d’être coupé du reste du pays.

Pourtant, lors de leur passage sur l’axe, les automobilistes ne sont jamais contrôlés sur la présence d’un cercueil dans leur véhicule. Un simple billet glissé dans la main suffit à faire lever le barrage sans autre formalité. Cette tolérance, couplée aux pratiques de racket, illustre le climat de corruption qui gangrène non seulement les forces de l’ordre, mais aussi les structures administratives chargées de la gestion des infrastructures routières.

Et maintenant ?

Les autorités guinéennes n’ont, pour l’heure, pas réagi publiquement aux accusations portées contre les patrouilles mixtes. Le projet de reconstruction de la route Mamou-Labé, déjà en retard de plusieurs mois, pourrait voir son calendrier encore décalé si les travaux ne reprennent pas rapidement. Une mobilisation des usagers et des associations de défense des droits routiers pourrait, à terme, forcer les pouvoirs publics à agir. Reste à savoir si les prochaines élections locales, prévues en 2026, inciteront les responsables politiques à se saisir de ce dossier épineux.

Un phénomène qui dépasse le cadre routier

Les pratiques décrites par le Lynx ne sont pas isolées en Guinée. Elles s’inscrivent dans un contexte plus large de corruption endémique, où les forces de l’ordre et les agents administratifs monnayent leur intervention. Selon des observateurs locaux, ces comportements sont souvent tolérés, voire encouragés, par une chaîne de complicité remontant jusqu’à certains responsables. Les montants perçus, bien que modestes à l’échelle individuelle, représentent une source de revenus non négligeable pour des agents sous-payés.

Le Lynx, seul journal satirique guinéen encore en activité depuis 1992, joue un rôle clé dans la dénonciation de ces abus. Malgré des moyens limités et l’absence d’archives en ligne, ses « chroniques assassines » sur la vie politique locale lui valent un lectorat fidèle. L’hebdomadaire rappelle régulièrement que la corruption routière n’est que la partie émergée d’un système plus vaste, où l’impunité reste la règle.

Un « coupeur de routes » est une expression locale désignant des bandes armées qui agressent les automobilistes pour leur voler leurs biens ou leur véhicule. Ces groupes profitent souvent de l’isolement des routes et du manque de sécurité pour commettre leurs exactions.

Les travaux, lancés en novembre 2025, n’ont progressé que de quelques étapes de terrassement en cinq mois. Plusieurs facteurs expliquent ce retard : manque de moyens financiers, lenteur administrative, corruption dans l’attribution des marchés, et absence de supervision efficace sur le terrain.

Face à l’inaction des autorités, les usagers de la route Mamou-Labé n’ont d’autre choix que de s’adapter. Certains optent pour des itinéraires alternatifs, plus longs mais moins exposés aux barrages. D’autres acceptent, malgré eux, de payer le prix de la « sécurité » offerte par les patrouilles mixtes. Une chose est sûre : tant que les routes resteront délabrées et que l’impunité régnera, le racket des automobilistes continuera de prospérer.