Courrier International consacre un hors-série à la Russie contemporaine, intitulé « Russie, l’état de guerre », disponible en kiosque et sur leur site depuis le 18 mars 2026. À travers le portrait d’Alexey Vasilyev, photographe iakoute, l’hebdomadaire explore la manière dont l’art devient un refuge face aux bouleversements géopolitiques.
Ce qu'il faut retenir
- Alexey Vasilyev, photographe iakoute, a remporté le World Press Photo 2021 dans la catégorie « Enjeux contemporains » pour un reportage sur l’industrie cinématographique locale.
- Empêché de se rendre à Amsterdam en 2021 en raison de la pandémie, sa distinction a été suivie d’un tournant professionnel en 2022, marqué par l’invasion russe de l’Ukraine.
- Il se définit comme un « photographe de temps de paix » et documente l’art et les artistes discrets de la république de Sakha, en Iakoutie.
- Son projet « In the Heart of Silence », réalisé au Musée national d’art de la république de Sakha, met en lumière des créateurs locaux peu médiatisés.
Un photographe primé contraint de renoncer à l’eldorado européen
En 2021, Alexey Vasilyev reçoit l’une des plus hautes distinctions du photojournalisme mondial : le World Press Photo, catégorie « Enjeux contemporains », pour son travail sur Sakhawood, une série documentaire sur l’industrie cinématographique émergente de la république de Sakha, en Sibérie orientale. Pourtant, la remise des prix à Amsterdam lui est inaccessible. La pandémie de Covid-19 impose des restrictions de voyage, le contraignant à suivre l’événement depuis son appartement de Iakoutsk, capitale de cette région russe de près de 3 millions de km².
Cette distinction aurait pu ouvrir les portes de collaborations internationales. Mais l’année 2022 change la donne. Avec l’invasion russe de l’Ukraine, la presse occidentale se tourne vers les conséquences de la guerre dans les régions les plus éloignées du pays. Vasilyev se retrouve face à un dilemme : documenter l’horreur du conflit à des milliers de kilomètres de Moscou, ou continuer à explorer les réalités méconnues de sa propre terre.
L’art comme ancrage dans un monde en crise
Dans les colonnes du magazine Takie Dela, Vasilyev confie être avant tout un « photographe de temps de paix ». Face à l’impossibilité de concilier son travail avec l’actualité géopolitique, il choisit une autre voie : se consacrer à la documentation des artistes de la région, dont les parcours reflètent une quête de sens bien éloignée des enjeux de pouvoir. « Ils n’ont pas l’ambition du succès, gagnent peu d’argent et se consacrent à leur art pour le processus créatif, la beauté du geste », explique-t-il.
En 2023, il accepte un poste au Musée national d’art de la république de Sakha, où il trouve une certaine stabilité dans un quotidien autrement rythmé par l’incertitude. Entre les horaires fixes et les interactions avec les créateurs locaux, ce travail lui permet de structurer un projet artistique à long terme : « In the Heart of Silence ». Ce reportage photographique explore les ateliers des artistes, leurs séances de création en plein air, et les dynamiques culturelles d’une région où l’art reste un acte de résistance discrète.
Sakhawood : l’émergence d’une industrie cinématographique sibérienne
Avant de devenir une figure médiatique, Vasilyev s’est fait connaître grâce à son travail sur Sakhawood, une série photographique dédiée à l’industrie cinématographique locale. Dans une région où le cinéma reste marginalisé par les grands studios moscovites, une scène artistique émerge pourtant, mêlant traditions iakoutes et influences contemporaines.
Les images produites par Vasilyev captent cette singularité : des paysages enneigés servant de décors naturels, des acteurs locaux interprétant des rôles inspirés de mythes sibériens, ou encore des plateaux de tournage improvisés dans des villages isolés. Ces clichés, à la fois réalistes et oniriques, ont valu au photographe une reconnaissance internationale bien avant 2021. Aujourd’hui, son travail sur Sakhawood reste un témoignage précieux d’une culture en pleine redéfinition.
Un art comme réponse à l’isolement géographique et politique
La république de Sakha, ou Iakoutie, est l’une des régions les plus isolées de Russie. Avec une densité de population inférieure à 1 habitant par km² et des températures hivernales pouvant descendre sous les -50°C, la vie y est rythmée par des défis logistiques et économiques. Pourtant, c’est aussi un territoire où l’art et la tradition occupent une place centrale dans l’identité locale.
Vasilyev, en documentant ces réalités, offre une perspective unique sur la Russie d’aujourd’hui. Son approche contraste avec la couverture médiatique dominante, souvent centrée sur les centres urbains comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. Pour lui, l’art n’est pas un simple divertissement : il est un moyen de préserver une mémoire collective et de résister à l’uniformisation culturelle imposée par les dynamiques géopolitiques actuelles.
À travers son parcours, Alexey Vasilyev illustre une facette méconnue de la Russie contemporaine : celle d’une nation où l’art, malgré les crises, continue de s’épanouir dans l’ombre des métropoles. Son histoire rappelle que la beauté et la résistance peuvent émerger là où on les attend le moins.
Sakhawood désigne l’industrie cinématographique émergente de la république de Sakha (Iakoutie), en Sibérie orientale. Elle se caractérise par la production de films mêlant traditions locales et influences contemporaines, souvent tournés dans des paysages naturels isolés.
Dans une interview au magazine Takie Dela, Vasilyev s’est défini comme un « photographe de temps de paix ». Face à l’ampleur du conflit en Ukraine, il a choisi de se concentrer sur les artistes de sa région, estimant que leur travail offrait une perspective plus constructive sur la société russe.
