Dans le petit village de Renjal, situé dans l'État du Maharashtra, au centre de l'Inde, une nouvelle statue de Shivaji, roi guerrier du XVIIe siècle, a été inaugurée le 8 janvier 2026. Érigée en toute illégalité, elle s'inscrit dans un phénomène national qui prend de l'ampleur depuis plusieurs années, selon Courrier International.
Ce qu'il faut retenir
- Plus de 16 % de la population indienne est musulmane, mais ces derniers sont la cible de discours de haine et de politiques discriminatoires sous le gouvernement de Narendra Modi.
- Les statues de Shivaji, souvent mesurant jusqu'à cent mètres de haut, apparaissent du jour au lendemain dans des lieux symboliques, parfois en face de postes de police.
- Shivaji était un dirigeant pragmatique qui intégrait des musulmans à sa cour, mais son héritage est aujourd'hui déformé pour servir une idéologie nationaliste hindoue.
- En 2020, une statue de Shivaji a été installée sur les pentes de l'Himalaya, à l'endroit où 20 soldats indiens ont trouvé la mort lors d'un affrontement avec les forces chinoises.
Ces statues, qui surgissent dans les villes côtières comme au cœur des régions frontalières, sont généralement l'œuvre de militants d'extrême droite organisés en commandos. Leur apparition, souvent nocturne, défie les autorités locales. À Solapur, dans le centre de l'Inde, « l'administration du district a dû sévir contre les pouvoirs locaux pour leur incapacité à empêcher l'érection soudaine de ces statues », précise le quotidien indien Hindustan Times, cité par Courrier International.
Cette ferveur statuaire s'étend à l'ensemble du pays. « Toute l'Inde est en proie à une véritable ferveur pour ces statues de Shivaji », relève le New York Times. Les réseaux sociaux regorgent de selfies pris devant ces monuments, certains érigés en quelques heures seulement. À Yedapally, dans l'État du Telangana, une statue a « poussé en une nuit » au cœur du village, comme en témoignent les images d'Atul Loke pour le New York Times.
Des monuments illégaux tolérés par les autorités
Pourtant, ces installations sont en totale contradiction avec la loi. Le Deccan Herald, grand quotidien de Bangalore, a révélé un cas où les caméras de surveillance ont été mystérieusement coupées au moment précis où des militants installaient une statue. Le monument, toujours dressé, trône désormais sur une place centrale, face à un poste de police.
Cette tolérance s'explique par le soutien actif du gouvernement indien. Les statues de Shivaji, symbole du mouvement « Hindou d'abord », incarnent selon les observateurs une volonté politique de démanteler les principes laïcs et démocratiques fondateurs de l'Inde. « Ces statues symbolisent les progrès accomplis par le mouvement ‘Hindou d'abord’ du gouvernement dans le démantèlement des principes laïcs et démocratiques », résume le New York Times.
Un héritage détourné pour servir une idéologie
Shivaji, guerrier hindou du XVIIe siècle, est célèbre pour ses révoltes contre l'empire moghol, dynastie musulmane ayant unifié une grande partie du sous-continent indien. Pourtant, son image est aujourd'hui réinterprétée pour en faire un défenseur de l'hindouisme face aux « envahisseurs » — Moghols à l'est et colonisateurs occidentaux par la mer. « Les militants voudraient faire de Shivaji un défenseur sacré de l'hindouisme », explique le New York Times.
Cette réécriture de l'histoire contraste avec la réalité historique. Shivaji, bien que hindou, était un dirigeant pragmatique. « Il intégrait de nombreux musulmans à sa cour et combattait même des rivaux hindous », rappelle Audrey Truschke, professeure en études sud-asiatiques à Newark, dans les colonnes du New York Times. Elle ajoute : « Shivaji serait profondément troublé par les affirmations modernes selon lesquelles il aurait combattu pour les hindous. »
Cibles et enjeux d'une stratégie politique
Les premiers visés par cette stratégie sont les musulmans, associés dans l'imaginaire collectif à la dynastie moghole. Représentant 16 % de la population indienne, ils subissent depuis plusieurs années des discours de haine et des politiques discriminatoires sous le gouvernement de Narendra Modi. Certaines statues sont même érigées à des endroits précis « pour semer la peur et affirmer la domination d'une communauté sur les autres », témoigne un représentant des castes inférieures auprès du magazine India Today.
Les cibles ne se limitent pas aux minorités. À l'extrême nord du pays, sur les pentes de l'Himalaya, une statue de Shivaji se dresse face à la Chine. Installée à l'endroit où 20 soldats indiens ont péri lors d'un affrontement en 2020, elle symbolise la posture belliqueuse du gouvernement. « Au milieu de nulle part, le guerrier fait face à la Chine, épée levée, prêt à attaquer », décrit le New York Times.
Une dérive autoritaire qui interroge la communauté internationale
Cette instrumentalisation de l'histoire nationale s'accompagne d'une répression accrue contre les voix dissidentes. Les médias indépendants et les intellectuels qui dénoncent cette dérive sont régulièrement la cible de campagnes de diffamation ou de poursuites judiciaires. « L'héritage de Shivaji est largement déformé pour servir les desseins de ceux qui veulent faire de l'Inde une nation hindoue », souligne encore le New York Times.
La multiplication de ces statues, parfois colossales, reflète une volonté de marquer le territoire et d'imposer une vision univoque de l'histoire. Leur installation illégale, tolérée voire encouragée par les autorités, pose la question de l'état de droit dans le pays. « Côté Indien, la situation rappelle les dérives autoritaires observées dans d'autres régimes, où le passé est réécrit au service d'une idéologie », commente un observateur sous couvert d'anonymat.
Quant aux statues déjà installées, leur avenir dépendra des prochaines décisions judiciaires. Plusieurs recours ont été déposés, mais les militants responsables de leur érection bénéficient d'une impunité quasi totale. Bref, le conflit autour de ces monuments ne fait que commencer.
Ces statues servent la narrative nationaliste hindoue portée par le gouvernement de Narendra Modi. Elles symbolisent la domination culturelle et politique de l'hindouisme, tout en effaçant la laïcité constitutionnelle de l'Inde. Leur tolérance relève donc d'une stratégie politique, plus que d'une négligence administrative.