Depuis plusieurs mois, la Serbie est secouée par un mouvement de protestation inédit, porté initialement par les étudiants avant de s’élargir à une frange bien plus large de la société. À Belgrade, le 23 mai 2026, des milliers de manifestants se sont rassemblés sur la place Slavija pour réclamer, entre autres, l’organisation d’élections législatives anticipées. Selon Courrier International, cette mobilisation, initialement étudiante, s’est muée en un front social hétéroclite, unissant opposition, libéraux pro-occidentaux, nationalistes, urbains et provinciaux contre la corruption endémique et l’emprise du Parti serbe du progrès, dirigé par le président Aleksandar Vučić.

Ce qu'il faut retenir

  • Un mouvement né d’une révolte étudiante en 2024-2025 s’est transformé en une contestation nationale contre la corruption, l’arbitraire politique et la mainmise des institutions par le pouvoir.
  • Les étudiants exigent des élections législatives anticipées, une demande que le président Vučić a finalement acceptée pour la période septembre-décembre 2026, après avoir longtemps refusé.
  • Le scandale autour de l’arrestation du chef de la police de Belgrade, Veselin Milicević, accusé de dissimulation de preuves dans une affaire de meurtre mafieux, a révélé les liens troubles entre les autorités et le crime organisé.
  • Les étudiants, bien que n’étant pas candidats, soutiennent des figures indépendantes, dont le recteur de l’université de Belgrade, Vladan Djokić, pressenti pour jouer un rôle clé dans l’opposition structurée par le mouvement.
  • Le président Vučić, au pouvoir depuis quatorze ans, tente de contrer cette dynamique en organisant une contre-manifestation en juin et en multipliant les appels à la Chine et aux États-Unis pour renforcer sa position.

D’après les médias serbes cités par Courrier International, ce mouvement rappelle la stratégie qui a permis à Peter Magyar de l’emporter en Hongrie face à Viktor Orbán. « Le rassemblement de Slavija se voulait une démonstration de force d’un mouvement qui, en l’espace d’un an et demi, s’est transformé de révolte étudiante en large front social contre la corruption, l’arbitraire politique et l’effondrement des institutions verrouillées par le Parti serbe du progrès, du président populiste Aleksandar Vučić », explique le site Novosti.

En élargissant leur discours à des thèmes comme la justice, la santé, les droits des travailleurs, l’agriculture ou encore la protection des ressources naturelles, les manifestants ont su fédérer des soutiens inattendus. « Une recette à la hongroise », souligne l’hebdomadaire Vreme, qui évoque une alliance inédite entre libéraux, nationalistes, jeunes et moins jeunes. « Les étudiants ont réussi à rallier à leur cause les sympathisants de l’opposition et du pouvoir, les urbains et les provinciaux », précise le magazine.

Un scandale judiciaire qui a mis le feu aux poudres

Le mouvement a pris une nouvelle dimension après l’arrestation, en mai 2026, de Veselin Milicević, chef de la police de Belgrade. Accusé d’avoir dissimulé des preuves dans une affaire de meurtre lié au crime organisé, son cas a révélé l’ampleur des collusions entre les autorités et la mafia. « La Serbie ou la mafia » est devenu l’un des slogans phares des rassemblements, selon le média Radar.

Cette affaire a précipité la radicalisation des revendications étudiantes. Désormais, le mouvement ne se limite plus à une simple protestation contre la hausse des frais universitaires ou les restrictions académiques. Il s’inscrit dans une critique globale du système politique, jugé verrouillé par le pouvoir en place. « Les étudiants n’ont jamais renoncé à l’une de leurs principales exigences : la tenue d’élections législatives anticipées », rappelle Courrier International.

Aleksandar Vučić, qui dirige le pays depuis 2012, a d’abord opposé un refus catégorique à cette demande. Mais face à la pression croissante, il a fini par annoncer, quelques jours avant la manifestation du 23 mai, que le scrutin pourrait se tenir entre septembre et décembre 2026. Une concession qui, pour ses détracteurs, relève davantage d’une manœuvre dilatoire que d’une véritable volonté de réforme.

Des étudiants prêts à investir le champ politique

Alors que les élections se profilent, les étudiants se préparent activement. Leur stratégie ? Ne pas se présenter directement, mais soutenir des candidats indépendants ou des experts reconnus pour leur intégrité. Parmi eux, Vladan Djokić, recteur de l’université de Belgrade, s’est imposé comme une figure centrale du mouvement. « Il s’est déclaré prêt à entrer dans l’arène politique si les étudiants et les citoyens le lui demandaient », indique le quotidien Danas.

Cette approche reflète une maturité politique nouvelle au sein de la jeunesse serbe. Les listes électorales, encore secrètes, seraient composées de personnalités issues de la société civile, sans affiliation partisane affichée. « Ils peaufinent leurs listes électorales depuis des mois, en se mobilisant sur le terrain », souligne Courrier International.

Pour autant, la question d’un programme politique cohérent reste ouverte. Si les manifestants ont élargi leurs revendications à des enjeux sociétaux et économiques, la traduction de ces intentions en propositions concrètes n’est pas encore aboutie. « S’agit-il des contours d’un programme politique, ou seulement d’intentions qui restent à concrétiser ? » s’interroge Vreme.

Vučić joue la carte internationale pour contrer la crise intérieure

Affaibli par la contestation, Aleksandar Vučić tente de reprendre l’initiative en misant sur sa stature internationale. Alors que Belgrade s’embrasait, il a multiplié les déplacements diplomatiques : une visite officielle en Chine, quelques jours seulement après avoir été reçu par Donald Trump et Vladimir Poutine. « Vučić cherche un nouveau parrain en Chine et agite le chiffon rouge sous le nez de l’Europe », ironise l’hebdomadaire Nova.

Dans un éditorial publié le 22 mai sur le site de Fox News, le président serbe a tenté de séduire l’électorat américain. Sous le titre explicite « L’Europe vilipende Trump, mais en Serbie nous le considérons comme un ami », il présente son pays comme un allié inattendu des États-Unis. « La Serbie, qui a longtemps nourri une profonde méfiance envers les États-Unis, voit désormais dans le président américain un artisan de la paix et une âme sœur », peut-on y lire.

Cette diplomatie de façade vise à rassurer ses alliés traditionnels tout en cherchant de nouveaux soutiens. Une stratégie risquée, alors que la Serbie reste officiellement candidate à l’adhésion à l’Union européenne, un processus actuellement au point mort en raison des reculs démocratiques constatés ces dernières années.

Et maintenant ?

La contre-manifestation organisée par les partisans de Vučić en juin à Belgrade pourrait donner une indication sur l’ampleur réelle du soutien au président. D’ici là, les étudiants devraient poursuivre leur mobilisation, tout en peaufinant leurs alliances politiques pour peser lors des législatives prévues à l’automne. Reste à voir si leurs revendications seront traduites en propositions électorales crédibles, ou si le mouvement restera avant tout un phénomène de protestation sans lendemain.

Une chose est sûre : la Serbie n’a plus connu une telle effervescence politique depuis des années. Que les élections anticipées aient lieu ou non en 2026, le paysage politique serbe en sortira durablement transformé.

Le mouvement, né d’une contestation étudiante en 2024-2025, s’est élargi à une critique globale du système politique, jugé corrompu et verrouillé par le Parti serbe du progrès du président Aleksandar Vučić. Les manifestants accusent le pouvoir de maintenir en place des institutions inefficaces et de saper les libertés fondamentales, d’où leur demande d’un scrutin anticipé pour rétablir la légitimité démocratique.

Aleksandar Vučić cherche à diversifier ses alliances internationales pour contrer la pression européenne et interne. Après s’être rapproché de Donald Trump et Vladimir Poutine, il a effectué une visite officielle en Chine en mai 2026, suggérant un possible renforcement des liens économiques et politiques avec Pékin. Certains observateurs y voient une tentative de contourner les critiques sur la dérive autoritaire du régime.