Cinquième au classement mondial pour sa surface viticole avec plus de 450 000 hectares dédiés à la vigne, la Turquie reste paradoxalement un acteur marginal sur le marché du vin. Selon Courrier International, qui s’appuie sur un reportage du Süddeutsche Zeitung Magazin, le pays exporte principalement des raisins secs, tandis que ses vins, bien que présents dans les établissements haut de gamme, peinent encore à s’imposer. Pourtant, c’est souvent grâce aux femmes que ce secteur, à la fois traditionnel et en mutation, parvient à se structurer et à se faire une place dans un pays à majorité musulmane.

Ce qu'il faut retenir

  • La Turquie dispose de la 5ᵉ surface viticole mondiale, mais exporte surtout des raisins secs plutôt que du vin.
  • Les vins turcs gagnent progressivement en visibilité dans les restaurants cossus du pays.
  • Les femmes jouent un rôle clé dans la relance de la filière, malgré les contraintes culturelles et économiques.
  • Le secteur viticole turc reste confronté à des défis, notamment en matière de commercialisation à l’export.

Une filière viticole à double vitesse

Avec une production annuelle estimée à 3,5 millions d’hectolitres de vin, la Turquie se classe parmi les 50 premiers producteurs mondiaux. Pourtant, comme le souligne Courrier International, plus de 90 % de sa production est destinée à la transformation en raisins secs, un produit largement exporté vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Les vins turcs, quant à eux, ne représentent qu’une infime partie de ce volume. Leur commercialisation se concentre principalement dans les grandes villes comme Istanbul, où les restaurants proposent des crus locaux à des prix élevés, souvent réservés à une clientèle aisée.

Cette situation s’explique en partie par une tradition viticole ancienne, mais aussi par des contraintes religieuses et réglementaires. Le vin, bien que légal en Turquie, reste perçu comme un produit marginal dans un pays où l’islam joue un rôle central dans la société. Pourtant, depuis une dizaine d’années, une poignée de producteurs tentent de contourner ces obstacles en misant sur la qualité et l’innovation.

Les femmes, actrices d’un renouveau discret mais réel

C’est là que les femmes entrent en jeu. Selon le reportage cité par Courrier International, plus de 60 % des exploitations viticoles familiales en Turquie sont gérées par des femmes, souvent en première ligne pour moderniser les techniques de production et élargir les débouchés. Dans des régions comme la Cappadoce ou la Thrace, des viticultrices comme Ayşe Yılmaz, propriétaire d’un domaine familial depuis trois générations, ont su transformer des vignes traditionnelles en exploitations rentables. « Nous avons dû convaincre nos familles et nos voisins que le vin pouvait être une activité sérieuse », a-t-elle déclaré au Süddeutsche Zeitung Magazin.

Leur rôle ne se limite pas à la production. Elles sont aussi à l’origine de coopératives et de projets visant à promouvoir les vins turcs à l’étranger. En 2024, un collectif de productrices a ainsi participé à Vinexpo Paris, l’un des salons les plus prestigieux du secteur, pour présenter des vins issus de cépages autochtones comme le Öküzgözü ou le Narince. Ces cépages, méconnus en Europe, pourraient bien devenir les ambassadeurs d’une nouvelle image du vin turc.

Des défis persistants, mais une dynamique encourageante

Malgré ces avancées, le secteur viticole turc reste confronté à des obstacles de taille. Les exportations de vin, par exemple, sont freinées par des taxes douanières élevées dans l’Union européenne et par une méconnaissance des produits turcs sur les marchés internationaux. « Nous devons encore convaincre les importateurs que nos vins sont compétitifs en termes de qualité et de prix », a expliqué un représentant d’une fédération viticole turque sous couvert d’anonymat.

Autre enjeu : l’adaptation aux changements climatiques. Les vagues de chaleur des dernières années ont réduit les rendements dans certaines régions, poussant les producteurs à investir dans des techniques d’irrigation plus efficaces. Les femmes, souvent plus sensibles à ces questions environnementales, jouent ici un rôle pionnier. Certaines ont même obtenu des financements via des programmes européens pour convertir leurs exploitations à l’agriculture biologique.

Et maintenant ?

Les prochains mois devraient être décisifs pour la filière. Une loi récente, entrée en vigueur en janvier 2026, vise à simplifier les procédures d’exportation et à réduire les taxes sur les vins turcs. Par ailleurs, plusieurs domaines devraient être certifiés en Denominazione di Origine Controllata (DOC) d’ici fin 2026, une reconnaissance qui pourrait booster leur attractivité. Enfin, la participation de la Turquie à des salons internationaux comme ProWein 2027 pourrait accélérer sa percée sur le marché mondial.

Reste à voir si ces mesures suffiront à transformer durablement l’image des vins turcs. Une chose est sûre : sans l’engagement des femmes, le secteur aurait peut-être déjà disparu.

Les cépages les plus emblématiques sont l’Öküzgözü, un rouge charnu, et le Narince, un blanc aromatique. On trouve aussi le Boğazkere, un cépage tannique, et le Kalecik Karası, cultivé dans la région d’Ankara. Ces variétés, souvent méconnues en Europe, sont au cœur des efforts de promotion des vins turcs.