Les océans, autrefois espaces de liberté, deviennent aujourd’hui le théâtre de tensions géopolitiques croissantes. Flottes fantômes, navires espions et pêche illégale transforment les mers en prolongement des conflits terrestres, selon RFI. Marianne Péron-Doise, directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indopacifique à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et autrice de Géopolitique des mers et océans aux éditions Le Cavalier bleu, décrypte cette militarisation accrue des espaces maritimes.
Ce qu'il faut retenir
- Les flottes fantômes russes opèrent dans l’ombre pour contourner les sanctions internationales et maintenir une présence militaire discrète.
- Les navires espions chinois multiplient les missions de surveillance, notamment en mer de Chine méridionale et dans l’océan Indien.
- La pêche illégale représente une menace économique et environnementale majeure, avec des pertes estimées à plusieurs milliards de dollars par an.
- L’Indopacifique concentre les enjeux les plus vifs, entre rivalités sino-américaines et montée en puissance de l’Inde.
- Les stratégies de contrôle se heurtent à des défis juridiques et logistiques, dans un cadre international souvent fragmenté.
Des océans sous haute tension
Les mers ne sont plus des espaces neutres, mais des zones où s’affrontent des intérêts stratégiques et économiques. Les flottes fantômes russes, ces navires civils ou commerciaux reconvertis pour des missions militaires, illustrent cette évolution. Ces bâtiments, souvent dépourvus d’immatriculation claire, permettent à Moscou de maintenir une présence navale malgré les sanctions occidentales, notamment en mer Noire et en Méditerranée. Leur utilisation soulève des questions sur la transparence des activités maritimes et leur conformité au droit international.
Côté chinois, la stratégie repose sur une flotte de pêche commerciale doublée d’une présence militaire déguisée. Pékin utilise des navires civils pour étendre son contrôle territorial en mer de Chine méridionale, où des conflits persistent avec plusieurs pays riverains. Ces pratiques, qualifiées de « cabbage strategy » (stratégie du chou) par les analystes, consistent à envelopper les îles contestées d’une couverture de pêcheurs, de garde-côtes et de navires militaires. Une approche qui brouille les lignes entre activités civiles et militaires.
Pêche illégale : un fléau aux conséquences multiples
La pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) représente un autre défi majeur. Selon les estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), elle représente jusqu’à 26 millions de tonnes de poissons par an, soit un quart de la production mondiale. Les zones les plus touchées se situent en Asie du Sud-Est, en Afrique de l’Ouest et en Amérique du Sud, où des réseaux criminels exploitent la faiblesse des contrôles. Ces activités déstabilisent les écosystèmes marins, appauvrissent les communautés locales et privent les États de ressources économiques vitales.
Les pertes financières directes sont estimées à 23 milliards de dollars par an pour les États côtiers, sans compter les coûts environnementaux à long terme. Les pays comme l’Indonésie ou les Philippines ont renforcé leurs patrouilles, mais la lutte reste inégale face à des acteurs souvent soutenus par des États étrangers. En Indopacifique, cette problématique s’ajoute aux tensions géopolitiques, créant un cocktail explosif où sécurité alimentaire et souveraineté territoriale s’entremêlent.
L’Indopacifique, épicentre des rivalités
L’Indopacifique s’impose comme le cœur des rivalités maritimes actuelles. La région concentre plus de 60 % du commerce maritime mondial et abrite des routes stratégiques comme le détroit de Malacca ou celui d’Ormuz. Pour Marianne Péron-Doise, « l’océan Indien et le Pacifique sont devenus des espaces de projection de puissance où se jouent les rapports de force entre la Chine, les États-Unis, l’Inde et d’autres acteurs régionaux ».
La Chine y déploie sa « collier de perles », un réseau de bases et de ports lui permettant de sécuriser ses approvisionnements énergétiques. En réponse, les États-Unis renforcent leur présence avec des exercices militaires réguliers, comme les manœuvres RIMPAC en 2026. L’Inde, quant à elle, mise sur sa position centrale pour affirmer son leadership face à Pékin, tout en cherchant à concilier développement économique et sécurité maritime.
« Les océans ne sont plus un simple enjeu de souveraineté, mais un levier de puissance globale. La militarisation croissante et l’opacité des activités maritimes rendent leur gouvernance de plus en plus complexe. »
— Marianne Péron-Doise, directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indopacifique à l’IRIS
Les océans, essentiels à la stabilité mondiale, nécessitent une coopération internationale renforcée. Reste à savoir si les États parviendront à concilier leurs intérêts stratégiques avec la nécessité de préserver ces espaces vitaux.