L’Espagne, premier producteur de bétail de l’Union européenne, fait face à une crise structurelle dans les zones rurales : le manque criant de vétérinaires, aggravé par des conditions de travail peu attractives et des salaires inférieurs à ceux pratiqués dans d’autres pays européens. Selon Euronews FR, cette situation menace non seulement le secteur agricole, mais aussi la santé animale et la sécurité alimentaire.

Ce qu'il faut retenir

  • Les vétérinaires hongrois, slovaques ou lituaniens gagnent en moyenne 26 400 € brut par an, contre 19 403 € prévus par la convention collective espagnole pour un technicien de laboratoire.
  • 60 % des vétérinaires espagnols ayant quitté le pays citent l’amélioration des conditions de travail comme principale motivation, avec huit heures supplémentaires mensuelles en moyenne.
  • L’Espagne exporte plus de cinq millions de tonnes de viande par an, soit 26 % de la production totale de l’UE, principalement depuis la Castille-et-León et l’Aragon.
  • L’absence de vétérinaires réduit de 45 % le temps de fonctionnement des abattoirs dans certaines régions, impactant aussi le secteur laitier.
  • 35 % des diplômés en médecine vétérinaire choisissent de travailler à l’étranger, malgré les quinze facultés de formation en Espagne.

L’enquête menée par la Fédération des vétérinaires européens (FVE) auprès de 266 professionnels révèle un écart salarial significatif entre l’Espagne et d’autres États membres. Les vétérinaires hongrois, slovaques ou lituaniens, issus d’économies moins dynamiques que celle de l’Espagne, perçoivent en moyenne 26 400 € brut par an, selon les données collectées par la FVE. À titre de comparaison, la convention collective espagnole pour un technicien de laboratoire en milieu rural plafonne à 19 403,17 € brut annuels, sans compter les éventuels compléments.

Ce décalage s’accompagne de conditions de travail exigeantes. 60 % des vétérinaires ayant quitté l’Espagne invoquent comme principal motif l’amélioration de leurs conditions professionnelles, avec une moyenne de huit heures supplémentaires mensuelles – soit deux points de plus que la moyenne européenne. Gonzalo Moreno, président de l’Organisation collégiale vétérinaire (OCV), a souligné lors de l’Assemblée générale de la FVE à Rovaniemi, en Finlande, les conséquences de cette pénurie : « Comme nous sommes de moins en moins nombreux, les collègues supportent une charge de travail plus lourde, doivent se rendre dans un plus grand nombre de fermes et parcourir chaque jour toujours plus de kilomètres. Ce sont des conditions très dures, qui rendent la relève générationnelle plus difficile, et il faut aussi analyser la rentabilité. »

La désertification des campagnes espagnoles, dont certaines zones affichent une densité démographique comparable à celle de la Laponie finlandaise, aggrave encore la situation. Pourtant, l’Espagne se positionne en tête de l’UE pour la production de viande, avec plus de cinq millions de tonnes exportées annuellement, représentant 26 % du total communautaire. Cette performance repose sur des régions comme la Castille-et-León ou l’Aragon, où l’absence de vétérinaires en nombre suffisant perturbe gravement les filières. Selon l’Association des abattoirs de Castille-et-León (Amacyl), cette carence entraîne une réduction jusqu’à 45 % du temps de fonctionnement des abattoirs et des industries adjacentes, comme le secteur laitier.

Des contrôles sanitaires défaillants aux dérives éthiques

Les conséquences de cette pénurie ne se limitent pas à l’économie. Le manque de vétérinaires en milieu rural favorise les dérives dans la gestion des animaux d’élevage. Le média eldiario.es a révélé début août 2026 l’ouverture d’une procédure contre l’abattoir Vicente de Lucas Fuentetaja, situé près de Ségovie. Les autorités ont constaté que 200 faons avaient été sacrifiés dans des conditions jugées « évidentes de peur et de stress », avec des animaux restant conscients plusieurs minutes après les tirs. Par ailleurs, l’organisation ARDE a dénoncé l’état déplorable d’une méga-ferme de porcs à Castellote, dans la province de Teruel : des animaux mortellement blessés côtoyaient des cadavres en décomposition au sein des installations.

Ces dysfonctionnements soulèvent des questions sur la capacité des autorités à garantir le respect des normes sanitaires et du bien-être animal. Pour Ecologistas en Acción, paradoxalement, l’expansion des grandes exploitations d’élevage aggrave la désertification des campagnes. « La pollution générée par ces méga-fermes met en péril la repopulation de ces localités et, par conséquent, l’arrivée de nouveaux professionnels vétérinaires », a alerté l’ONG dans un rapport récent.

Une formation pléthorique mais une fuite des compétences

Face à cette crise, l’Espagne dispose paradoxalement du réseau de formation en médecine vétérinaire le plus étendu de l’Union européenne, avec quinze facultés en activité et une sixteenth prévue à l’université de Salamanque. Pourtant, cette offre ne parvient pas à retenir les jeunes diplômés dans les zones rurales. 35 % des nouveaux vétérinaires choisissent de s’expatrier, souvent vers des pays où les salaires et les conditions de travail sont plus avantageux. « Bien que le pays dispose de l’offre de formation la plus vaste de l’UE, une grande partie des diplômés ne souhaite pas ou ne peut pas exercer en milieu rural », a confirmé l’OCV.

Cette fuite des compétences s’inscrit dans un contexte plus large de déclin démographique des campagnes espagnoles. Les vastes territoires ruraux, où la densité de population rivalise avec celle des régions les plus isolées de Scandinavie, peinent à attirer de nouveaux professionnels, malgré les besoins croissants du secteur agricole. Les conditions de travail, marquées par des déplacements fréquents et des horaires chargés, découragent les vocations locales et accentuent la dépendance aux vétérinaires étrangers.

Et maintenant ?

Plusieurs pistes pourraient être explorées pour inverser la tendance, à commencer par une revalorisation des salaires et des conditions de travail en milieu rural. L’OCV a plaidé en faveur d’une meilleure répartition des vétérinaires sur le territoire, tandis que des associations comme Ecologistas en Acción appellent à un encadrement strict des méga-fermes pour limiter leur impact environnemental et démographique. Une réforme de la convention collective, incluant des primes pour les zones reculées, pourrait également être envisagée. Les prochains mois seront déterminants, notamment pour évaluer l’impact des mesures prévues dans le cadre du plan de relance européen.

Cette crise révèle un cercle vicieux : la désertification prive les zones rurales de professionnels, tandis que l’absence de contrôle sanitaire aggrave les dérives éthiques et environnementales. Sans une réponse urgente, l’Espagne risque de perdre son leadership dans la production agricole européenne, tout en voyant s’aggraver les conditions de bien-être animal et de sécurité alimentaire. La question n’est plus seulement économique, mais aussi éthique et environnementale.

Les régions de Castille-et-León et d’Aragon figurent parmi les plus affectées, en raison de leur forte activité agricole et de leur faible densité de population. Ces territoires, où l’élevage joue un rôle économique majeur, subissent de plein fouet la pénurie de vétérinaires, avec des conséquences directes sur la productivité des abattoirs et des exploitations laitières.