L’Ibiza Tech Forum 2026, qui s’est tenu cette semaine aux Baléares, a rappelé une réalité incontournable pour les startups espagnoles : au-delà de l’innovation technologique, leur survie dépend désormais de leur capacité à lever des fonds et à passer à l’échelle. Selon Euronews FR, cette édition du forum a mis en lumière les obstacles persistants du secteur, notamment l’accès au financement et la rareté des « exits », ces opérations de sortie qui permettent aux investisseurs de récupérer leur mise. Un constat dressé par Pilar Carrato, directrice financière du Centre pour le développement technologique et l’innovation (CDTI), dont les propos ont été rapportés lors de l’événement.

Ce qu'il faut retenir

  • Le CDTI a investi 3 milliards d’euros ces deux dernières années dans 150 entreprises et 40 fonds.
  • Les startups espagnoles peinent à trouver des « exits », avec seulement une dizaine de rachats par des grands groupes nationaux en vingt ans.
  • Trois critères clés pour séduire les investisseurs : une équipe multidisciplinaire, une orientation marché et une analyse concurrentielle rigoureuse.
  • La discipline financière dès le premier jour et une structuration juridique adaptée sont jugées indispensables pour éviter l’échec.
  • L’État espagnol joue un rôle d’effet de levier via des dispositifs comme les subventions du CDTI ou les prêts d’Enisa.

Avec un portefeuille actif de 150 entreprises et 40 fonds soutenus depuis 2024, le CDTI incarne l’ambition publique de doper l’écosystème tech espagnol. Pourtant, comme l’a souligné Pilar Carrato lors de son intervention, le principal défi reste l’absence de mécanismes de sortie (« exits ») efficaces. « Un investisseur entre, mais ne peut pas en sortir », a-t-elle expliqué. Une situation qui décourage les investisseurs privés, faute de pouvoir réinvestir leur liquidité. « Cela crée un goulot d’étranglement qui assèche le système », a-t-elle précisé.

En vingt ans, seulement une dizaine de startups espagnoles ont été rachetées par des grands groupes nationaux. Une statistique qui contraste avec les écosystèmes plus matures, où les fonds de pension ou les multinationales intègrent systématiquement des jeunes pousses technologiques. Pour briser cette inertie, Pilar Carrato a plaidé en faveur d’une réglementation plus souple, d’incitations fiscales et d’un meilleur accès aux marchés secondaires. Des leviers, selon elle, capables de « fluidifier le marché et d’attirer davantage de capitaux privés ».

Trois piliers pour séduire les investisseurs

Face à des marchés internationaux de plus en plus compétitifs, les startups doivent désormais répondre à des critères précis pour capter l’attention des investisseurs. Premier impératif : une équipe solide et pluridisciplinaire. « Passer d’une idée locale à une ambition globale suppose de s’entourer de profils variés », a indiqué Pilar Carrato. Elle insiste notamment sur la nécessité d’avoir un CTO (directeur technique), un CEO (dirigeant), des experts en ventes et, surtout, un CFO (directeur financier) capable de piloter la croissance.

Deuxième condition : une orientation marché sans faille. « Beaucoup d’idées sont excellentes, mais si elles ne répondent pas à un besoin réel, elles resteront marginales », a-t-elle rappelé. La CFO du CDTI invite les fondateurs à adopter une posture pragmatique : « Ton produit est comme ton enfant, tu le trouves magnifique, mais si le marché le rejette, il faudra l’adapter. » Un dialogue permanent avec les clients s’avère donc essentiel pour ajuster l’offre en temps réel.

Enfin, troisième pilier : l’analyse concurrentielle. À l’ère de l’intelligence artificielle et de la disruption permanente, ignorer les solutions concurrentes à l’échelle mondiale revient à affaiblir son propre pitch. « Dans un contexte où l’IA bouleverse tous les secteurs, connaître ses rivaux est un impératif catégorique », a-t-elle insisté.

La discipline financière, clé de voûte de la réussite

Pour Pilar Carrato, la gestion financière dès les premiers mois détermine souvent le destin d’une startup. Une mauvaise planification des jalons financiers condamne les entrepreneurs à enchaîner les levées de fonds sans jamais se concentrer sur le développement du produit. « Beaucoup passent leur temps à courir après des investisseurs au lieu de perfectionner leur solution », a-t-elle constaté. Autre écueil majeur : une structuration juridique inadaptée, qui peut anéantir une idée prometteuse. « J’ai vu des entreprises multiplier leurs ventes par trois grâce à une équipe financière compétente, et d’autres disparaître à cause de financements mal négociés ou de contrats déséquilibrés. »

Cette discipline financière s’étend aussi aux conditions de sortie. L’experte met en garde : « L’entrée d’un fonds est un engagement de long terme. Il faut examiner scrupuleusement les clauses pour éviter des divorces coûteux et traumatisants. » Une métaphore qui illustre les risques liés à des pactes d’actionnaires mal négociés ou à des valorisations trop optimistes.

L’État espagnol, un partenaire indispensable

Face à un écosystème privé encore immature, le CDTI et d’autres dispositifs publics jouent un rôle d’effet de levier. « Si une startup a besoin de deux millions d’euros et que l’investisseur privé n’en apporte qu’un, l’État peut combler la différence », a détaillé Pilar Carrato. Des outils comme les subventions du CDTI, les prêts participatifs d’Enisa ou encore les financements de l’ICO et de Cofides offrent ainsi une bouffée d’oxygène aux jeunes pousses.

Pour les entrepreneurs en quête de financements en 2026, la recommandation est claire : explorer l’ensemble des dispositifs disponibles, des aides publiques aux fonds d’investissement en capital-risque. « Il faut étudier chaque option avec soin, a-t-elle conclu, car choisir un partenaire financier, c’est comme se marier : mieux vaut bien connaître l’autre avant de signer. »

Et maintenant ?

Les prochains mois pourraient voir une accélération des mesures visant à fluidifier les « exits » en Espagne. Plusieurs propositions législatives, attendues d’ici la fin de l’année, pourraient introduire des incitations fiscales pour les grands groupes souhaitant racheter des startups locales. Par ailleurs, des initiatives pour renforcer l’attractivité des marchés secondaires sont en discussion, avec un calendrier précis qui devrait être dévoilé lors du prochain salon tecnológico à Madrid en octobre. Reste à voir si ces ajustements suffiront à débloquer un écosystème encore trop dépendant de l’intervention publique.

Cette problématique dépasse largement les frontières espagnoles : elle interroge le modèle de financement de l’innovation en Europe, où le manque de « exits » freine la croissance des scale-ups. Alors que la Commission européenne pousse pour une intégration plus poussée des marchés capitaux, l’Espagne pourrait servir de laboratoire pour des solutions reproductibles ailleurs sur le continent.

Un « exit » désigne une opération permettant aux investisseurs de récupérer leur mise en revendant leurs parts dans une startup. Cela peut prendre plusieurs formes : rachat par un grand groupe (acquisition), introduction en Bourse (IPO), ou encore revente à un autre fonds d’investissement. Sans « exits », les investisseurs privés peinent à réinvestir leurs gains, ce qui limite la liquidité du marché.