Chaque dimanche de cet été, l’émission « L’empire des séries », présentée par Laurent Valière sur Franceinfo – Culture, a exploré une production audiovisuelle revisitant des événements historiques. Pour clore cette saison, l’attention se porte sur « Esterno Notte » (« Extérieur nuit »), une mini-série en six épisodes réalisée par Marco Bellocchio, disponible sur Netflix. Ce drame politique italien, fondé sur des faits réels, retrace l’enlèvement et l’exécution d’Aldo Moro, figure centrale de la vie politique italienne des années 1970, par les Brigades rouges en 1978.

Ce qu'il faut retenir

  • Aldo Moro, ancien président du Conseil italien et dirigeant de la Démocratie chrétienne, fut enlevé le 16 mars 1978 à Rome par les Brigades rouges, un groupe armé d’extrême gauche.
  • Il cherchait à former une alliance gouvernementale avec le Parti communiste italien, ce que les terroristes refusaient catégoriquement, qualifiant les communistes de « traîtres ».
  • La série « Esterno Notte », réalisée par Marco Bellocchio, s’appuie sur six épisodes pour explorer les multiples facettes de cet événement traumatisant pour l’Italie, à travers les regards de la victime, de sa famille, du pape Paul VI et des ravisseurs.
  • Après 55 jours de détention, Aldo Moro fut exécuté ; son corps fut retrouvé dans le coffre d’une Renault 4, stationnée à égale distance entre les sièges du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne à Rome.

Un contexte politique explosif dans l’Italie des années 1970

Les années 1970 en Italie furent marquées par une forte instabilité politique, aggravée par les tensions entre les partis traditionnels et les mouvements d’extrême gauche. Aldo Moro, alors président de la Démocratie chrétienne — le principal parti centriste du pays — tentait de négocier une « compromesso storico » (compromis historique) avec le Parti communiste italien. Cette alliance, inédite à l’époque, visait à stabiliser le pays en associant les deux forces politiques majeures, dans un contexte de forte pression terroriste.

Les Brigades rouges, organisation d’extrême gauche active depuis le début des années 1970, s’opposaient farouchement à ce projet. Pour eux, le Parti communiste, qui avait abandonné la lutte armée, était devenu un « ennemi du peuple ». L’enlèvement d’Aldo Moro, le 16 mars 1978, s’inscrit dans cette logique de déstabilisation du système politique italien, alors que le pays était déjà en proie à une vague de violences politiques.

Une reconstitution à plusieurs voix pour un drame sans issue

Contrairement à un film traditionnel, « Esterno Notte » adopte une approche narrative fragmentée, multipliant les perspectives pour offrir une vision exhaustive de l’affaire. Marco Bellocchio, qui avait déjà traité ce sujet dans un long-métrage en 1986, exploite ici la forme sérielle pour approfondir chaque aspect du drame.

Le premier épisode suit Aldo Moro dans son quotidien : enseignant à l’université, il dispense des cours sans protection particulière, comme si l’idée d’un attentat lui était étrangère. Puis, la série bascule dans l’horreur avec l’enlèvement, filmé avec un réalisme saisissant. Le spectateur assiste ensuite aux réactions du gouvernement italien, paralysé par la peur des réactions radicales.

Parmi les autres angles développés, celui du pape Paul VI, ami personnel d’Aldo Moro, occupe une place centrale. Le souverain pontife, profondément affecté par la situation, envisage même de payer une rançon, contrairement au gouvernement italien, qui refuse toute négociation. Un épisode explore également la dimension intime du drame à travers le regard d’Eleonora Moro, l’épouse d’Aldo, offrant une plongée dans l’angoisse d’une famille confrontée à l’impensable.

Les Brigades rouges : une organisation divisée face à l’échec

La série ne se contente pas de montrer le point de vue des victimes. Elle donne également la parole à un membre des Brigades rouges, reconstituant la préparation minutieuse de l’opération et les dissensions internes au sein du groupe terroriste. Les divisions apparaissent clairement : certains membres souhaitent libérer Moro, d’autres, plus radicaux, sont déterminés à l’exécuter. Cette tension interne reflète l’isolement progressif du groupe, dont les actions finissent par aliéner une partie de la population.

Le dénouement, connu de tous, est d’autant plus poignant qu’il est filmé avec une sobriété qui renforce son impact. Après 55 jours de captivité, Aldo Moro est exécuté sommairement. Son corps, retrouvé le 9 mai 1978 dans le coffre d’une Renault 4 rouge, est déposé à mi-chemin entre les sièges du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne, comme un symbole macabre de l’échec du compromis historique.

« La reconstitution historique est extrêmement bien documentée, et l’histoire est racontée à hauteur d’homme. »

— Laurent Valière, dans « L’empire des séries », Franceinfo – Culture

Une série au service de la mémoire historique

Disponible en intégralité sur Netflix, « Esterno Notte » s’impose comme une œuvre majeure pour comprendre les rouages d’un épisode clé de l’histoire italienne. Marco Bellocchio, à travers cette série, ne se contente pas de raconter un fait divers tragique : il offre une réflexion sur la violence politique, la peur collective et les limites de la démocratie face au terrorisme.

La qualité de la reconstitution — costumes, décors, dialogues — participe à l’immersion du spectateur. Les archives de l’époque, intégrées à la narration, renforcent encore la crédibilité du récit. Si la série s’adresse avant tout à un public passionné d’histoire, elle touche également quiconque s’intéresse aux mécanismes du pouvoir et aux dérives de l’idéologie.

Et maintenant ?

Alors que « Esterno Notte » rencontre un succès critique et public, cette série pourrait relancer l’intérêt pour les archives historiques en Italie et en Europe. Des débats pourraient émerger sur la manière dont les démocraties gèrent les crises terroristes, et sur les leçons à tirer des erreurs du passé. Pour l’heure, Marco Bellocchio n’a pas annoncé de projet similaire, mais son œuvre invite à revisiter d’autres périodes troubles de l’histoire contemporaine.

Avec cette mini-série, Netflix confirme son rôle de plateforme incontournable pour les productions ambitieuses mêlant divertissement et réflexion historique. Un exemple qui pourrait inspirer d’autres créateurs à explorer des sujets aussi complexes que celui-ci, à condition de respecter la rigueur documentaire qui fait la force de « Esterno Notte ».

L’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, en 1978, ont profondément ébranlé l’Italie. Cet événement illustre la violence extrême de la « stratégie de la tension », une période de violences politiques et d’attentats attribués à des groupes d’extrême droite et gauche. L’échec du compromis historique entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, symbolisé par la mort de Moro, a durablement modifié le paysage politique italien, ouvrant la voie à une ère de stabilisation, mais aussi de remises en question démocratiques.

Oui, Marco Bellocchio avait déjà abordé l’affaire Moro en 1986 avec un film intitulé « Le Diable au corps ». Cependant, « Esterno Notte » se distingue par sa forme sérielle, qui permet d’explorer davantage de perspectives et d’approfondir les tensions politiques et humaines liées à cet événement.