Selon Numerama, une enquête publiée le 1er mai 2026 par le média Wired révèle l’existence d’une campagne américaine opaque financée par de l’argent « dark money ». Son objectif ? Promouvoir l’intelligence artificielle (IA) made in USA auprès du grand public, tout en alimentant la méfiance envers la Chine. Pour cela, des influenceurs sont rémunérés afin de relayer des messages pro-innovation américaine, avec des contrats pouvant atteindre 5 000 dollars par vidéo sur TikTok.

Ce qu'il faut retenir

  • Une campagne d’influence financée par des groupes américains opaques cible les réseaux sociaux pour promouvoir l’IA nationale et discréditer la Chine.
  • 1,4 million d’abonnés : une influenceuse, Melissa Strahle, a relayé un message pro-IA américaine sans préciser le caractère sponsorisé de sa publication.
  • 100 millions de dollars : le super PAC Leading the Future, soutenu par des géants de la tech (OpenAI, Palantir, Andreessen Horowitz), a déjà levé 140 millions, dont 51 millions disponibles en avril 2026.
  • Des agences de marketing comme SM4 coordonnent la diffusion de messages clés, incluant des éléments de langage prêts à l’emploi pour critiquer Pékin.
  • L’enjeu dépasse la technologie : il s’agit de peser sur la régulation de l’IA aux États-Unis et de sécuriser des financements publics.

Une stratégie en deux temps : promouvoir l’IA américaine, puis diaboliser la Chine

La campagne s’articule en deux phases distinctes. D’abord, elle met en avant les bénéfices de l’IA américaine, comme l’a fait l’influenceuse Melissa Strahle dans une vidéo publiée sur Instagram le 1er avril 2026. Dans ce clip, elle vante les vertus de l’IA pour sa famille, tout en appelant à investir dans une technologie « fabriquée en Amérique ». Elle déclare : « Nous devons investir dans une IA fabriquée en Amérique pour garantir que les États-Unis restent en tête en matière d’innovation et de création d’emplois. » Aucun financement n’est mentionné.

La seconde phase, plus discrète, consiste à associer la montée en puissance de la Chine dans l’IA à une menace pour la sécurité des Américains. Des influenceurs sont incités à utiliser des éléments de langage fournis par l’organisation Build American AI — un groupe lié à Leading the Future. Parmi les arguments clés : « Si la Chine y parvient, cela pourrait signifier que la Chine obtient des données personnelles sur moi et mes enfants, et prend des emplois qui devraient être ici, aux États-Unis. Dans la course à l’innovation en IA, je suis Team USA !!! »

Un financement opaque via le « dark money » et des acteurs majeurs de la tech

Le financement de cette campagne repose sur des mécanismes opaques typiques du dark money. Le super PAC Leading the Future, présenté comme un comité politique, a déjà récolté 140 millions de dollars de contributions et d’engagements financiers. Selon NOTUS, il s’agirait d’un « gigantesque trésor de guerre politique pour l’industrie de l’IA ». Parmi ses soutiens figurent des personnalités influentes comme Greg Brockman (cofondateur d’OpenAI), Joe Lonsdale (cofondateur de Palantir) ou encore le fonds Andreessen Horowitz.

Cependant, ces entreprises démentent tout lien institutionnel avec Leading the Future ou Build American AI. OpenAI affirme n’avoir « fourni aucun financement ni autre forme de soutien » à ces organisations, tandis que Palantir indique n’avoir contribué à aucun de ces groupes. Perplexity n’a pas répondu aux sollicitations, et Andreessen Horowitz n’a pas communiqué sur le sujet.

Des influenceurs recrutés via des agences spécialisées

L’enquête de Wired révèle que l’agence de marketing SM4 joue un rôle central dans cette campagne. Elle propose aux créateurs de contenu des contrats rémunérés, avec pour mission de diffuser des messages pro-IA américaine et anti-Chine. Un employé de SM4 a expliqué au média : « Ils veulent pousser à mentionner la Chine et l’Amérique, et expliquer pourquoi il est si important de battre la Chine. »

Les influenceurs sollicités ne sont pas toujours informés de l’origine exacte des fonds. C’est notamment le cas de Melissa Strahle, dont la vidéo Instagram met en scène sa famille sans préciser le caractère sponsorisé de son message. D’autres créateurs, contactés par Wired, ont confirmé avoir reçu des propositions similaires, confirmant l’ampleur de cette opération.

Les enjeux politiques et économiques derrière cette stratégie

Cette campagne ne se limite pas à une opération de communication. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant trois objectifs majeurs. Le premier est politique : peser sur la régulation de l’IA à Washington. En présentant l’IA comme une question de « sécurité nationale », les promoteurs espèrent éviter des régulations jugées trop strictes, de peur de « laisser la Chine gagner ». Une rhétorique critiquée par des figures comme le sénateur Bernie Sanders, qui estime que le débat devrait aussi porter sur les conséquences sociales et environnementales de ces technologies.

Le deuxième enjeu est économique. Les géants de la tech et les fonds d’investissement cherchent à sécuriser des milliards de dollars en subventions publiques, en accès à l’énergie et aux données. Leurs projets sont présentés comme essentiels à l’emploi et à l’innovation américaine. Enfin, il y a la bataille de l’information. En ciblant directement les jeunes via les réseaux sociaux, la campagne vise à façonner la perception du grand public sur l’IA, la Chine et la régulation du secteur.

« Les États-Unis ont l’opportunité de rester le leader mondial de l’innovation en IA, et nous portons ce message au plus large public possible grâce à une stratégie de communication tous azimuts. Des groupes de dark money catastrophistes ont dépensé des millions pour diffuser de la désinformation auprès du public américain, et nous ne laisserons pas cela sans réponse. »
Jesse Hunt, porte-parole de Leading the Future

Une opacité qui interroge sur la nature de ces contenus

Malgré les dénégations des entreprises concernées, la campagne soulève des questions sur la transparence des financements. Aucun des influenceurs contactés ne précise l’origine des fonds ou le caractère coordonné de leur publication. Cette opacité rapproche ces contenus de la propagande plutôt que de la simple communication d’influence. Pourtant, les messages relayés — comme celui de Melissa Strahle — s’inscrivent dans un récit clair : l’IA américaine serait synonyme de protection et de prospérité, tandis que la Chine représenterait une menace.

Le problème réside dans le manque de clarté. Comme le souligne Wired, les créateurs et créatrices de contenu ne précisent ni l’origine du financement, ni le caractère coordonné de la campagne. Une absence de transparence qui rappelle les mécanismes des campagnes de désinformation.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes de cette campagne restent à préciser. Leading the Future pourrait intensifier ses actions à l’approche des débats législatifs sur la régulation de l’IA, prévue cet été 2026. Quant aux régulateurs américains, ils pourraient être amenés à examiner les financements de ces groupes, notamment en raison des montants engagés et du manque de transparence. Reste à voir si cette stratégie parviendra à influencer durablement l’opinion publique et les décisions politiques.

Cette affaire illustre aussi les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine dans le domaine de l’IA, un secteur devenu un enjeu géopolitique majeur. Les prochains mois pourraient révéler de nouvelles initiatives similaires, tant du côté américain que chinois.