Alors que les crises géopolitiques et écologiques rendent les chaînes d’approvisionnement en engrais de synthèse de plus en plus fragiles, un expert propose une solution méconnue : recycler les déchets organiques humains. Fabien Esculier, ingénieur et auteur de l’ouvrage « Une autre histoire des excréments » – publié d’après Le Monde –, souligne le potentiel insoupçonné des urines et matières fécales pour fertiliser les sols, une pratique utilisée pendant plus de deux mille ans avant d’être progressivement abandonnée.
Ce qu'il faut retenir
- Les déchets organiques humains (urines et matières fécales) contiennent des nutriments essentiels pour fertiliser les sols, selon Fabien Esculier.
- Cette méthode a été employée pendant plus de 2 000 ans avant d’être délaissée au profit des engrais chimiques.
- Le potentiel fertilisant de ces déchets reste aujourd’hui largement inexploité, malgré les crises écologiques et géopolitiques actuelles.
Un héritage agricole sous-estimé
D’après les travaux de Fabien Esculier, la valorisation des excréments humains dans l’agriculture n’est pas une innovation récente, mais une tradition ancrée dans l’histoire. Comme il l’explique à Le Monde, « les excréments humains ont été utilisés pendant plus de deux millénaires comme engrais naturel, avant d’être remplacés par les engrais de synthèse au XIXe siècle ». Pourtant, cette ressource reste aujourd’hui largement ignorée, alors qu’elle pourrait jouer un rôle clé dans la transition écologique des pratiques agricoles. — Autant dire que ce gaspillage de ressources s’inscrit dans un contexte où la dépendance aux engrais chimiques pose des défis majeurs, tant sur le plan environnemental que géopolitique.
Des nutriments abondants et accessibles
Les urines et matières fécales contiennent des éléments essentiels à la croissance des plantes : azote, phosphore et potassium, trois composants majeurs des engrais chimiques. « Un seul habitant produit en moyenne 500 litres d’urine et 50 kilogrammes de matières fécales par an », précise Esculier. Ces chiffres, souvent ignorés, illustrent l’ampleur du gisement disponible. — Face à la raréfaction des ressources naturelles et aux coûts croissants des engrais de synthèse, cette approche pourrait offrir une alternative durable. D’autant que, contrairement aux engrais chimiques, ces déchets organiques ne nécessitent pas de procédés industriels énergivores pour être valorisés.
« Il est tout à fait possible de se passer des engrais de synthèse en récupérant et en traitant correctement les excréments humains. La technologie existe, il suffit de la déployer à grande échelle. »
— Fabien Esculier, ingénieur et auteur
Un modèle à réinventer dans le contexte actuel
Si cette idée peut surprendre, elle s’inscrit dans une logique d’économie circulaire et de réduction des déchets. Selon Esculier, « le défi n’est pas technique, mais organisationnel ». Plusieurs pays, comme la Suède ou la Suisse, ont déjà mis en place des systèmes de collecte séparée des urines pour la production d’engrais, mais ces initiatives restent marginales. — En France, malgré un potentiel théorique suffisant pour fertiliser l’intégralité des terres agricoles du pays, cette pratique peine à se généraliser, freinée par des tabous culturels et des réglementations strictes.
Le chercheur insiste sur la nécessité de lever ces freins pour envisager une transition réaliste. « Il faut repenser nos infrastructures de gestion des déchets et intégrer ces solutions dans les politiques publiques », a-t-il ajouté. Une réflexion d’autant plus urgente que les tensions sur les marchés des engrais, aggravées par la guerre en Ukraine et les crises climatiques, risquent de s’aggraver dans les années à venir.
Quoi qu’il en soit, Fabien Esculier rappelle que « l’histoire nous a montré que les solutions les plus durables étaient souvent les plus simples ». Une évidence qui, aujourd’hui, mérite d’être réexaminée.
Selon Fabien Esculier, les risques peuvent être maîtrisés grâce à des procédés de traitement adaptés, comme la pasteurisation ou la compostage. « Les pathogènes sont éliminés si les déchets sont correctement traités, explique-t-il. Des pays comme la Suède l’ont démontré depuis des années. »
