Le chef d’état-major des armées françaises, le général Fabien Mandon, a tiré la sonnette d’alarme sur l’état réel des capacités militaires du pays, lors de son audition par la commission des Finances du Sénat mi-mai. Ses déclarations, publiées le 3 juin par Franceinfo - Politique, révèlent des retards structurels dans l’industrie de défense, notamment pour la production de drones, et un risque de décrochage face à des alliés comme l’Allemagne ou les États-Unis.

Ce qu'il faut retenir

  • Le général Fabien Mandon estime que la France n’est pas encore au niveau nécessaire pour faire face aux enjeux militaires actuels, malgré l’augmentation du budget de la défense depuis 2017.
  • L’industrie française, bien que technologiquement performante, manque de capacité de production massive et à bas coût, un enjeu critique face à des conflits comme en Ukraine.
  • Fabien Mandon souligne que l’Allemagne dépense trois fois plus que la France chaque année en défense, un différentiel qui pourrait devenir « frappant » d’ici cinq ans.
  • Un article clé du projet de loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, prévoyant une enveloppe de 436 milliards d’euros, a été supprimé par le Sénat le 2 juin avant un vote solennel prévu le 9 juin.
  • Le Premier ministre Sébastien Lecornu a reconnu un « vrai problème » après ce revers parlementaire et appelé à trouver une solution pour rétablir cette trajectoire budgétaire.

Un avertissement rare et sans détour

Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et la montée des tensions en Europe, le général Fabien Mandon a adopté un ton inhabituellement direct lors de son audition devant les sénateurs. « Nous n’y sommes pas. Le décrochage est possible, nous ne sommes pas dans le bon modèle », a-t-il déclaré, comme le rapporte Franceinfo - Politique. Ces propos interviennent alors que la France négocie actuellement la loi de programmation militaire pour la période 2024-2030, un texte censé définir les orientations stratégiques et les moyens alloués aux armées.

Selon le chef d’état-major, le pays ne dispose pas encore des ressources nécessaires pour répondre pleinement aux défis sécuritaires, notamment face à une Russie dont les capacités militaires s’étendent au-delà de l’Ukraine. « Aujourd’hui, notre continent connaît la guerre et nous savons que la Russie est capable de s’aventurer au-delà de l’Ukraine », a-t-il rappelé. Par ailleurs, il a souligné la réduction de la présence américaine en Europe, un facteur qui accentue la nécessité pour les Européens de renforcer leurs propres capacités collectives.

Des lacunes industrielles qui freinent l’autonomie stratégique

L’un des points noirs mis en avant par Fabien Mandon concerne l’industrie française de défense, pourtant reconnue pour son excellence technologique. « Nous avons en France des entreprises remarquables », a-t-il admis, soulignant leur capacité à produire des équipements de très haute technologie. Cependant, il a pointé du doigt leur incapacité à produire en masse et à moindre coût. « Nos entreprises savent faire des choses remarquables, de très haute technologie, mais ne savent pas produire vite et low cost », a-t-il expliqué. Selon lui, ce modèle artisanal, qualifié d’« orfèvrerie », n’est plus adapté aux besoins actuels, où les armées ont besoin de « prêt-à-porter » pour faire face à des volumes de menace sans précédent.

Le général a illustré son propos en citant l’exemple des drones : « Tous les soirs, 200 drones attaquent l’Ukraine. Au Proche et au Moyen-Orient, dans les premières semaines de certains conflits, nous avons tiré plus de missiles de défense sol-air de haute technologie qu’en quatre ans de guerre en Ukraine. » Ces chiffres soulignent l’écart entre la demande opérationnelle et la capacité industrielle française, un retard que l’Occident, dans son ensemble, peine à combler.

Un différentiel budgétaire inquiétant face à l’Allemagne

Fabien Mandon a également mis en garde contre le décalage croissant entre la France et ses voisins européens, en particulier l’Allemagne. « Si l’Allemagne continue à ce rythme, dans cinq ans, l’argument selon lequel nous bénéficions d’une expérience opérationnelle et d’une certaine culture ne tiendra plus », a-t-il prévenu. Selon ses estimations, Berlin prévoit de dépenser trois fois plus que Paris chaque année en matière de défense. « Au bout de cinq ans, le différentiel sera frappant ! » a-t-il insisté, soulignant que les Allemands pourraient devenir la référence européenne en matière militaire, reléguant la France à un rôle secondaire.

« Les Allemands prévoient de dépenser trois fois plus que la France chaque année. Au bout de cinq ans, le différentiel sera frappant ! »
Fabien Mandon, chef d’état-major des armées

Pourtant, la France a considérablement augmenté son budget de défense depuis 2017, avec une trajectoire visant à atteindre 2,5 % du PIB d’ici 2030. Actuellement, le pays consacre moins de 2,5 % de son PIB à la défense, un niveau que le Premier ministre a comparé à un « poids de forme » nécessaire pour faire face aux défis actuels. « Nous consacrons moins de 2,5 % de notre PIB à la défense. Mais c’est ce vers quoi nous tendons », a précisé Fabien Mandon, tout en rappelant que ces efforts restent insuffisants au regard des besoins.

Un revers parlementaire qui complique la trajectoire budgétaire

Le gouvernement a subi un contretemps majeur lors de l’examen du projet de loi de programmation militaire (LPM) au Sénat. Dans la nuit du 2 au 3 juin, les sénateurs ont supprimé un article phare du texte, qui actait la trajectoire budgétaire d’ici 2030 en portant les dépenses militaires à 436 milliards d’euros, soit 36 milliards supplémentaires par rapport à la dernière LPM (2023). Cette enveloppe, soutenue à une large majorité par les députés, pourrait être rétablie lors de la commission mixte paritaire (CMP) prévue après le vote solennel du Sénat, prévu le 9 juin.

Interpellé sur ce revers, le Premier ministre Sébastien Lecornu a reconnu face à la presse un « vrai problème ». « Il faut trouver une solution », a-t-il déclaré, sans préciser pour l’instant comment le gouvernement compte réagir. La LPM, qui fixe les grandes orientations des armées, n’est en effet pas contraignante : le budget de la défense est voté chaque année dans le cadre du projet de loi de finances. Cependant, une trajectoire claire est essentielle pour planifier les investissements industriels et humains sur le long terme.

Et maintenant ?

La balle est désormais dans le camp des parlementaires. Après le vote solennel du Sénat prévu le 9 juin, une commission mixte paritaire (CMP) sera convoquée pour tenter de trouver un compromis entre députés et sénateurs. Si le gouvernement parvient à rétablir l’enveloppe de 436 milliards d’euros, la question de la rapidité des investissements industriels restera entière. D’ici là, Fabien Mandon et les hauts responsables militaires devront probablement multiplier les interventions pour convaincre les décideurs politiques et l’opinion publique de la nécessité d’accélérer la modernisation des armées, sous peine de voir la France perdre son rang face à ses alliés.

En attendant, les prochaines semaines s’annoncent décisives pour la crédibilité militaire de la France en Europe. Les choix budgétaires et industriels qui seront faits d’ici 2030 détermineront si le pays pourra éviter le « décrochage » redouté par son chef d’état-major.

Le général utilise cette métaphore pour souligner le déséquilibre entre la haute qualité technologique des équipements produits en France et leur manque de capacité à produire en masse et à bas coût. Selon lui, l’industrie française excelle dans la « haute couture » (technologies de pointe), mais peine à répondre aux besoins de « prêt-à-porter » (production massive) exigés par les conflits modernes, comme en témoignent les centaines de drones attaquant quotidiennement l’Ukraine.

La LPM est un texte législatif qui fixe les grandes orientations stratégiques et les moyens alloués aux armées françaises pour une période donnée. Pour 2024-2030, elle prévoit notamment une trajectoire budgétaire visant à porter les dépenses de défense à 436 milliards d’euros, soit une augmentation de 36 milliards par rapport à la précédente programmation. Ce texte n’est pas contraignant : le budget annuel est voté séparément dans le cadre de la loi de finances.