Selon BFM Business, l’usine Fibre Excellence Provence (FEP) de Tarascon, symbole controversé de l’industrie papetière en Provence, cumule aujourd’hui des difficultés financières majeures et une pression environnementale croissante. Placée en redressement judiciaire depuis 2020 puis secourue par l’État, l’entreprise est désormais menacée de liquidation alors que ses riverains et associations écologistes dénoncent des pollutions persistantes et des nuisances olfactives et sonores intolérables.

Ce qu'il faut retenir

  • Fibre Excellence Provence (FEP), implantée à Tarascon depuis 1951, est aujourd’hui en redressement judiciaire et menacée de liquidation après des années de difficultés financières.
  • L’usine est régulièrement pointée du doigt pour ses émissions de composés sulfurés, responsables d’odeurs d’« œuf pourri » ou de « chou-fleur », ainsi que pour des nuisances sonores.
  • Les associations écologistes, soutenues par des données d’Atmosud et de Santé Publique France, dénoncent des non-conformités environnementales et des atteintes à la santé des habitants.
  • Avec 270 emplois directs, l’usine représente un enjeu économique local majeur, mais sa fermeture est réclamée par les défenseurs de l’environnement.
  • Le groupe Domtar (ex-Paper Excellence), actionnaire indonésien de FEP, refuse un plan de sauvetage proposé par l’État, exigeant en retour une revalorisation de 20 % du tarif de rachat de l’électricité produite.
  • En cas de liquidation, la dépollution des sites de Tarascon et Saint-Gaudens (estimée à 500 millions d’euros) pourrait peser sur les collectivités locales.

Une usine historique au cœur de tensions locales

Au bord du Rhône, la cheminée rouge et blanche de Fibre Excellence Provence domine depuis 75 ans l’entrée sud de Tarascon. Symbole d’une industrie locale ancienne, elle incarne aussi, pour ses détracteurs, une source de nuisances quotidiennes. Les riverains, comme Aurore Viviani, dont la fille est scolarisée à proximité, reconnaissent une accoutumance aux odeurs caractéristiques de l’usine : « On est habitués, cette usine elle a toujours été là. Ils font attention, je ne m’inquiète pas », déclare-t-elle selon BFM Business. À l’inverse, sur les marchés, certains habitants défendent avec ferveur ce « symbole de Tarascon », comme une retraitée qui fustige « ceux qui veulent la fermer ».

Pourtant, les critiques se multiplient. Me Vanessa Godier, avocate engagée aux côtés de plusieurs associations écologistes, résume leur position : « Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi ! » Elle dénonce des « non-conformités persistantes, rejets polluants, nuisances sonores et olfactives » qui « portent atteinte à l’environnement et à la santé des riverains ». Une position partagée par Bruno Eymeric, maraîcher local, qui qualifie l’usine de « poubelle » et craint un accident : « Un jour ça va exploser », déclare-t-il, désignant du doigt les installations rouillées, dont la cheminée, âgée de près de 50 ans.

Des pollutions documentées et des alertes sanitaires récurrentes

Les signalements de nuisances olfactives et sanitaires autour de Fibre Excellence Provence ne sont pas nouveaux. Dès 2016, Atmosud, l’organisme de surveillance de la qualité de l’air, a confirmé que les odeurs perçues correspondaient à des pics d’hydrogène sulfuré, émis par l’usine. Sébastien Mathiot, chargé d’Action Territoriale chez Atmosud, souligne que ces émissions restent aujourd’hui « loin des valeurs critiques » en termes sanitaires. Pourtant, l’Agence régionale de santé (ARS) a établi que les gênes répétées – bruit, odeurs et nuisances visuelles – constituent « une atteinte à la santé » des habitants.

En 2021, l’usine a été jugée pour ses émissions polluantes. Malgré des rejets estimés à 500 000 euros d’amende, le parquet avait demandé une clémence, réclamant finalement seulement 50 000 euros. L’entreprise avait été relaxée. Pourtant, Santé Publique France a relevé, en collaboration avec Atmosud, des symptômes récurrents chez les riverains : « maux de tête, nausées, difficultés respiratoires, irritations du nez, de la gorge ou des yeux ».

Un modèle économique en crise et un actionnaire inflexible

Fibre Excellence Provence n’est pas seule dans la tourmente. Sa maison mère, le groupe Domtar (anciennement Paper Excellence), possède deux usines de pâte à papier en France : une à Tarascon et une autre à Saint-Gaudens, près de Toulouse. Cette dernière a déjà contraint les autorités locales à restreindre la consommation d’eau potable en raison de rejets de chlorates dans le milieu naturel. À Tarascon, l’usine a au moins mis un terme à la production de pâte blanchie, réduisant ainsi la pollution au chlore du Rhône.

Pourtant, le modèle économique du groupe est fragilisé. Fibre Excellence produit également de l’électricité à partir de bois et de déchets de fabrication de papier, une activité devenue déficitaire en raison de la chute des cours. Le richissime patron du groupe, Jackson Widjaya, a refusé l’offre du gouvernement français : débloquer des fonds publics en échange d’une hausse de 20 % du tarif de rachat de l’électricité produite par l’usine. Une position qui a poussé la région Occitanie à menacer l’actionnaire : en cas de liquidation, la dépollution des sites de Tarascon et Saint-Gaudens (500 millions d’euros) pourrait lui être imputée.

Des associations écologistes déterminées à ne pas céder au « chantage à l’emploi »

Face à la menace de fermeture, les défenseurs de l’environnement refusent de baisser les bras. L’association Les Flamants roses du Trébon, en première ligne contre Fibre Excellence Provence, dénonce un « chantage à l’emploi » et dénonce un scénario déjà vu. « On nous ressort toujours la même antienne : « Sauvez l’emploi ! », alors que l’usine ne respecte aucune norme environnementale », explique un porte-parole. Pour ces militants, la situation à Tarascon rappelle celle de Saint-Gaudens, où les rejets toxiques ont déjà contraint les autorités à agir.

De son côté, la direction de Fibre Excellence Provence assure avoir investi plus de 4 millions d’euros pour réduire ses nuisances. L’entreprise évoque une baisse de 25 % des signalements de riverains en 2025 par rapport à 2024. Pourtant, Atmosud ne constate aucune diminution notable des plaintes. Quant aux procédures judiciaires, l’usine a entamé un contentieux contre une mise en demeure visant à changer les évaporateurs de sa cheminée, estimant que les solutions proposées sont disproportionnées.

Et maintenant ?

La situation de Fibre Excellence Provence pourrait basculer dans les prochains mois. Le groupe Domtar doit trancher sur l’avenir de l’usine, entre liquidation ou maintien d’une activité sous perfusion financière. Une décision est attendue avant la fin de l’été, selon des sources proches du dossier. Dans l’hypothèse d’une fermeture, les collectivités locales – déjà en première ligne sur les questions de dépollution – devront faire face à un défi logistique et financier colossal. À Tarascon, le nouveau maire Alexandre Ducouret (RN), qui défend l’emploi local, devra concilier impératifs économiques et exigences écologiques, un équilibre qui s’annonce de plus en plus difficile à trouver.

Quoi qu’il arrive, cette affaire illustre les tensions croissantes entre industrie traditionnelle, impératifs environnementaux et attentes des populations. Elle pose aussi une question plus large : comment concilier préservation de l’emploi et transition écologique dans des secteurs économiques historiquement polluants ? La réponse pourrait bien façonner les politiques industrielles des prochaines années.

Selon les données d’Atmosud et de Santé Publique France, l’usine émet principalement de l’hydrogène sulfuré, responsable d’odeurs d’« œuf pourri » ou de « chou-fleur », ainsi que des chlorates et d’autres composés chimiques liés à la production de pâte à papier.

Le groupe Domtar, actionnaire indonésien de Fibre Excellence, exige en échange de l’aide publique une revalorisation de 20 % du tarif de rachat de l’électricité produite par l’usine, une condition jugée inacceptable par les autorités françaises.