À l’occasion de la réédition de son œuvre majeure « Jeîta ou murmure des eaux », François Bayle, compositeur français et pionnier de la musique acousmatique, s’entretient longuement avec Libération sur les arcanes de son processus créatif. Cette rencontre retrace aussi son parcours aux côtés de Pierre Schaeffer, fondateur de la musique concrète, ainsi que son rôle déterminant à la tête du Groupe de recherches musicales (GRM), structure emblématique de l’avant-garde sonore.
Ce qu'il faut retenir
- François Bayle, compositeur français, revient sur la réédition de « Jeîta ou murmure des eaux », une œuvre fondatrice de la musique acousmatique.
- Il a été l’assistant de Pierre Schaeffer, inventeur de la musique concrète, et a dirigé le Groupe de recherches musicales (GRM) de 1966 à 1997.
- « Jeîta ou murmure des eaux » illustre le processus créatif unique de l’acousmatique, où le son est dissocié de sa source visuelle.
- Bayle insiste sur l’acceptation de l’étrangeté inhérente à cette forme musicale : « Il ne faut pas avoir peur de dire que c’est bizarre, tout ça ».
- L’œuvre originale date de 1971, mais sa réédition témoigne de sa pérennité dans le paysage sonore contemporain.
Un héritier de Pierre Schaeffer et de la musique concrète
François Bayle n’est pas seulement un compositeur, mais aussi un héritier. Comme il l’explique à Libération, il a été l’assistant de Pierre Schaeffer, figure incontournable de la musique concrète, dès les années 1950. Ce dernier avait révolutionné la création musicale en enregistrant des sons du quotidien pour les manipuler en studio. Bayle a repris ce flambeau en prenant la direction du Groupe de recherches musicales (GRM) en 1966, poste qu’il occupera jusqu’en 1997. Sous son impulsion, le GRM est devenu un laboratoire d’idées pour l’exploration des sons, bien au-delà des frontières traditionnelles de la composition.
« Jeîta ou murmure des eaux » : une œuvre phare de l’acousmatique
Créée en 1971, « Jeîta ou murmure des eaux » est souvent citée comme l’une des œuvres les plus abouties de la musique acousmatique. Cette pièce repose sur un principe simple en apparence, mais radical : dissocier le son de sa source visible. Bayle y explore les paysages sonores naturels, en particulier ceux des sources du Liban, d’où le titre fait référence au site de Jeîta. Le compositeur y superpose des enregistrements de cascades, d’échos et de bruissements, transformés et spatialisés pour créer une expérience immersive. Selon lui, cette dissociation est essentielle pour que l’auditeur puisse s’immerger pleinement dans une écoute pure, sans référence visuelle.
Comme il le précise à Libération, « l’acousmatique, c’est écouter sans voir. Le son doit pouvoir exister par lui-même, sans que l’image ne vienne le contaminer ». Cette approche exige une écoute active, presque méditative, où l’auditeur est invité à se concentrer sur les textures, les timbres et les dynamiques du son.
« Il ne faut pas avoir peur de dire que c’est bizarre, tout ça. L’acousmatique, c’est une invitation à découvrir un univers sonore que l’on ne perçoit pas habituellement dans la vie quotidienne. »
François Bayle
Un processus créatif entre expérimentation et intuition
La création de « Jeîta ou murmure des eaux » s’inscrit dans une démarche où l’expérimentation tient une place centrale. Bayle a passé des mois à enregistrer les sons des sources de Jeîta, en sélectionnant des prises de vue spécifiques pour leur richesse acoustique. Une fois ces matériaux collectés, il les a retravaillés en studio, en utilisant des techniques de montage, de réverbération et de spatialisation. Le résultat est une œuvre où le temps et l’espace sont manipulés pour donner naissance à une narration sonore abstraite. « On part d’un matériau brut, mais c’est dans le traitement qu’il devient une composition », explique-t-il à Libération.
Pour Bayle, l’intuition joue un rôle clé. Contrairement à une musique traditionnelle où la structure est souvent préétablie, l’acousmatique repose sur une forme de découverte progressive. « On ne sait jamais à l’avance où l’on va. Le processus créatif, c’est un peu comme une exploration : on avance à tâtons, en laissant le son guider la composition ».
Une œuvre intemporelle qui questionne notre rapport au son
Plus de cinquante ans après sa création, « Jeîta ou murmure des eaux » conserve toute sa pertinence. Dans un monde saturé d’images, cette pièce rappelle l’importance de l’écoute et de la perception sensorielle. Pour Bayle, l’acousmatique n’est pas qu’un genre musical : c’est une philosophie. « La musique acousmatique nous apprend à écouter différemment, à accorder de l’importance aux détails sonores que l’on ignore généralement. C’est une façon de se réapproprier notre environnement auditif ».
Alors que les technologies numériques offrent de nouvelles possibilités de création, Bayle reste prudent. « Les outils changent, mais l’essentiel réside dans l’intention. Une œuvre acousmatique réussie naît d’un travail approfondi sur le matériau sonore, pas de la simple manipulation d’un logiciel ».
Pour ceux qui découvrent cette musique, la réédition de « Jeîta ou murmure des eaux » constitue une porte d’entrée idéale vers un univers où le son règne en maître. Et comme le souligne Bayle, « il faut oser s’y plonger sans a priori ».
La musique acousmatique est une forme de composition sonore où le son est dissocié de sa source visuelle. Le terme « acousmatique » vient du grec « akousmatikoi », désignant ceux qui écoutent sans voir. Cette pratique, popularisée par Pierre Schaeffer dans les années 1940, repose sur l’enregistrement et la transformation de sons concrets (bruits, voix, ambiances) pour créer des œuvres purement auditives.
La réédition de l’œuvre est disponible en ligne sur les plateformes spécialisées dans la musique expérimentale et acousmatique, comme Bandcamp, UbuWeb ou Discogs. Elle est également programmée lors de festivals dédiés à la musique électroacoustique, tels que Les Journées de la Musique Électroacoustique ou L’Espace du Son.