Cinq mois avant le sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) prévu en novembre au Cambodge, la course à la succession de Louise Mushikiwabo, secrétaire générale sortante, s’accélère. Selon Franceinfo – Culture, quatre candidats – la Rwandaise Louise Mushikiwabo, la Congolaise Juliana Lumumba, la Mauritanienne Coumba Ba et le Roumain Dacian Ciolos – ont été auditionnés ce mardi 30 juin par les ministres des Affaires étrangères des 53 États et gouvernements membres. Cette première séance publique marque un tournant dans une campagne qui s’annonce tendue, tant les enjeux politiques et symboliques sont élevés.

Ce qu'il faut retenir

  • Quatre candidats s’affrontent pour prendre la tête de l’OIF, une organisation qui représente 396 millions de locuteurs francophones dans le monde.
  • Louise Mushikiwabo (Rwanda), actuelle secrétaire générale, brigue un troisième mandat après cinq ans à la tête de l’institution.
  • Juliana Lumumba (RDC), fille de Patrice Lumumba, met en avant une « francophonie des peuples » et une approche polycentrée.
  • Coumba Ba (Mauritanie) se présente comme une candidate de neutralité, incarnant le rôle de carrefour entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et l’Europe.
  • Dacian Ciolos (Roumanie), ancien Premier ministre et commissaire européen, prône une francophonie « langue d’opportunité » économique.
  • Le choix définitif sera fait en novembre 2026 lors du sommet de l’OIF au Cambodge, après des négociations en amont entre États membres.

Une campagne marquée par les rivalités régionales

Parmi les quatre candidats en lice, deux se distinguent particulièrement : Louise Mushikiwabo, en quête d’un troisième mandat, et Juliana Lumumba, dont la candidature soulève des questions sur l’influence rwandaise en République démocratique du Congo. Kinshasa accuse en effet Kigali de soutenir le groupe rebelle du M23, qui a conquis de vastes territoires dans l’est de la RDC ces dernières années. Malgré ces tensions, les deux femmes rejettent toute idée de bras de fer diplomatique. « Ce n’est pas un bras de fer diplomatique. Ce n’est pas le lieu, c’est contre les valeurs de la francophonie », a balayé Juliana Lumumba, qui met en avant le rôle de la RDC comme deuxième pays francophone au monde après la France, avec 57,3 millions de locuteurs.

Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda (2009-2018), défend quant à elle son bilan depuis 2018. Son équipe insiste sur la nécessité d’un « troisième mandat ambitieux », axé sur « le numérique, l’entrepreneuriat et l’employabilité des jeunes ». Une proche de la candidate a souligné à Franceinfo – Culture que « ce n’est pas un État qui dirige l’organisation, ce sont des personnes ». Autant dire que la sortie de crise entre Kigali et Kinshasa n’est pas à l’ordre du jour.

Coumba Ba et Dacian Ciolos, les outsiders qui misent sur le consensus

Face à cette rivalité africaine, Coumba Ba et Dacian Ciolos tentent de se positionner comme des figures de rassemblement. La Mauritanienne, ancienne conseillère de cinq présidents et ministre à plusieurs reprises, incarne la « neutralité constructive » d’un pays situé au carrefour de l’Afrique subsaharienne, du monde arabe et de l’Europe. Son gouvernement entretient des relations avec les juntes militaires du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), qui ont quitté l’OIF en 2025 après leur prise de pouvoir par les armes. « Ce que souhaitent les chefs d’État, c’est un consensus et un rassemblement », a-t-elle rappelé, revendiquant une approche « sahélienne et culturelle ».

Le Roumain Dacian Ciolos, ancien Premier ministre (2015-2017) et commissaire européen à l’Agriculture, mise pour sa part sur son expérience de négociateur. Il propose une vision de la francophonie comme « langue d’opportunité » et de « coopération » économiques, cherchant à désamorcer les tensions entre l’Afrique centrale et la région des Grands Lacs. « Un candidat venant de l’extérieur, mais qui a conscience de l’importance de l’Afrique, peut être une issue à un débat qui risque d’importer des disputes au sein de la francophonie », a-t-il analysé.

L’Afrique, cœur des enjeux et des candidatures

Le continent africain occupe une place centrale dans cette élection. Sur les 53 États membres de l’OIF, 26 sont africains, et ils représentent déjà 65 % des francophones dans le monde – une proportion qui devrait atteindre 90 % en 2050, selon les projections de l’organisation. Depuis sa création en 1997, trois des quatre secrétaires généraux étaient africains : Boutros Boutros-Ghali (Égypte), Abdou Diouf (Sénégal) et Louise Mushikiwabo. Ce contexte explique en partie pourquoi les candidats africains – Mushikiwabo, Lumumba et Ba – dominent la course.

Pourtant, l’arrivée de Dacian Ciolos montre que l’Europe n’est pas totalement absente de l’équation. Ancien député européen et membre du groupe Renew, il bénéficie d’un réseau politique solide au sein de l’Union européenne, un atout potentiel pour relancer les partenariats économiques entre l’OIF et Bruxelles. « Il y a toujours des accords en amont, mais ce sera plus ouvert que les années précédentes », a souligné un observateur interrogé par Franceinfo – Culture, soulignant l’absence de favori clair à ce stade.

Des styles de campagne opposés

Chaque candidat mène sa campagne avec une approche distincte. Juliana Lumumba, dont le nom résonne comme un symbole panafricain, affiche un style « bling-bling » et médiatique, avec des meetings spectaculaires et une communication axée sur l’héritage de son père. À l’inverse, Coumba Ba et Dacian Ciolos privilégient une campagne discrète, voire feutrée, en marge de leurs fonctions respectives. Louise Mushikiwabo, en tant que sortante, combine les deux registres : elle s’appuie sur son réseau diplomatique tout en participant à des événements publics.

Un observateur cité par Franceinfo – Culture note que « la campagne de Lumumba peut agacer par son côté ostentatoire, tandis que Coumba Ba risque de passer inaperçue ». Une dynamique qui pourrait jouer en défaveur de cette dernière, alors que la compétition s’annonce serrée. Les prochains mois seront déterminants, notamment après les auditions publiques qui, pour la première fois, permettent aux ministres des Affaires étrangères de mesurer directement les profils des candidats.

Et maintenant ?

Les auditions de ce 30 juin marquent une étape clé avant le vote final prévu en novembre au Cambodge. D’ici là, les candidats poursuivront leurs tournées diplomatiques, tandis que les États membres tenteront de trouver un compromis. Si aucun favori ne se détache clairement, les observateurs s’attendent à des négociations intenses, notamment entre les pays africains. Une chose est sûre : le choix du prochain secrétaire général de l’OIF pourrait redéfinir les équilibres au sein de la francophonie pour les cinq prochaines années.

Reste à voir si les candidats parviendront à transcender les rivalités régionales, ou si la francophonie, en tant qu’institution, restera prisonnière des tensions géopolitiques qui traversent ses membres. Pour l’heure, une seule certitude : l’enjeu dépasse largement la simple succession à Louise Mushikiwabo.

Après les auditions du 30 juin, les candidats vont poursuivre leurs campagnes diplomatiques jusqu’au sommet de l’OIF prévu en novembre au Cambodge. Les États membres engageront alors des négociations en amont pour tenter de dégager un consensus avant le vote final.

La rivalité entre Kigali et Kinshasa, notamment autour du soutien présumé du Rwanda au groupe rebelle M23 en RDC, cristallise les tensions au sein de la francophonie. Cette crise, si elle n’est pas résolue, pourrait influencer le vote des États africains et des autres membres, même si les candidats rejettent officiellement tout lien entre cette question et leur candidature.