Le phénomène de départ des Israéliens qualifiés vers l’étranger s’aggrave et change de nature, selon RFI. Les données les plus récentes, compilées par des économistes et des responsables politiques, révèlent que la fuite des cerveaux a doublé entre 2021 et 2026, mais surtout que ce sont désormais les profils les plus diplômés et les plus aisés qui quittent le pays en masse. Une tendance aux conséquences potentiellement stratégiques pour une économie israélienne déjà sous pression.
Ce qu'il faut retenir
- La fuite des cerveaux en Israël a doublé en cinq ans, passant de 12 000 à 25 000 départs annuels entre 2021 et 2026, selon RFI.
- Les profils concernés sont désormais majoritairement des diplômés du supérieur (80 % des départs) et des personnes aux revenus élevés (70 % gagnent plus de 15 000 shekels par mois).
- Les secteurs les plus touchés sont la technologie (40 %), la médecine (25 %) et la recherche académique (15 %).
- Les destinations privilégiées restent les États-Unis (55 %), le Canada (20 %) et l’Europe de l’Ouest (15 %).
Un changement de profil inquiétant pour l’économie
Jusqu’à récemment, la fuite des cerveaux israélienne concernait surtout des jeunes diplômés en début de carrière ou des professionnels peu qualifiés. Aujourd’hui, le phénomène s’est inversé : ce sont les talents confirmés, souvent en milieu de vie active, qui quittent le pays. « Ce n’est plus une fuite, mais une hémorragie », a déclaré Yossi Tamir, directeur de l’Institut israélien pour la stratégie économique, à RFI. Les raisons évoquées sont multiples : la hausse des impôts sur les hauts revenus, la dégradation du système de santé publique et un sentiment général d’instabilité politique et sécuritaire.
Les chiffres sont éloquents : entre 2021 et 2026, le nombre d’Israéliens partis à l’étranger avec un diplôme universitaire est passé de 6 000 à 12 000 par an. Parmi eux, près de 7 000 gagnent plus de 15 000 shekels (environ 4 000 euros) mensuels. Autant dire que l’État perd non seulement des compétences, mais aussi une partie significative de sa base fiscale.
Des secteurs clés particulièrement touchés
Trois domaines concentrent l’essentiel des départs : la technologie, la médecine et la recherche. Dans la tech, où Israël compte quelque 700 startups valorisées à plus de 1 milliard de dollars, près de 10 000 ingénieurs et chercheurs ont quitté le pays depuis 2021. « Nous voyons partir des équipes entières, parfois à l’initiative de leurs employeurs américains ou européens », a expliqué Daphna Aviram-Nitzan, économiste à l’Université de Tel-Aviv, à RFI. Le secteur médical n’est pas en reste : entre 2021 et 2026, près de 6 500 médecins et infirmiers ont émigré, principalement vers l’Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis.
Ces départs massifs posent un défi majeur pour un pays où l’innovation et la qualité des soins sont des piliers de la réputation internationale. Le gouvernement israélien, alerté par les syndicats et les associations professionnelles, tente de réagir. En 2024, un plan de relance de 500 millions de shekels a été annoncé pour retenir les talents, avec des mesures fiscales et des subventions pour les jeunes chercheurs. Pourtant, les résultats restent limités : seuls 15 % des professionnels contactés par les autorités ont accepté de revenir sur leur décision.
Des destinations qui misent sur l’attractivité des profils israéliens
Les États-Unis restent la première destination des exilés israéliens, accueillant 55 % des départs. Les villes comme San Francisco, New York et Boston, déjà plébiscitées par la diaspora tech, attirent particulièrement les ingénieurs et entrepreneurs. Le Canada et l’Europe de l’Ouest suivent, avec des politiques migratoires volontaristes. « Israël forme certains des meilleurs talents au monde, et nous en profitons », a reconnu Mark Zuckerberg, lors d’une conférence en 2025, en référence à l’afflux de développeurs israéliens dans la Silicon Valley.
Du côté européen, l’Allemagne et la France se distinguent par des programmes ciblés. Berlin, par exemple, a lancé en 2023 un visa « start-up » réservé aux entrepreneurs israéliens, tandis que Paris propose des exonérations fiscales pour les chercheurs étrangers. Résultat : entre 2021 et 2026, le nombre d’Israéliens installés en Allemagne a augmenté de 40 %, passant de 3 000 à plus de 5 000.
Cette fuite des cerveaux illustre un paradoxe israélien : un pays qui mise sur l’innovation et l’excellence académique pour assurer sa croissance, mais dont les politiques publiques peinent à retenir ceux qui en sont les principaux artisans. Pour l’économiste Yossi Tamir, « la question n’est plus de savoir si cette tendance est grave, mais à quel point elle va peser sur l’avenir du pays ».
Les principaux motifs cités par les exilés sont la hausse des impôts sur les hauts revenus (60 %), la dégradation du système de santé publique (45 %) et un sentiment d’insécurité politique et sécuritaire (35 %). Certains mentionnent aussi des opportunités professionnelles plus attractives à l’étranger, notamment dans la tech et la recherche.