Entre 1950 et 1990, plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs ont été immergés dans l’Atlantique Nord-Est par plusieurs pays, dont la France. Une pratique aujourd’hui interdite mais dont les conséquences sur les écosystèmes marins restent mal connues. Une expédition scientifique menée en 2025 et 2026 par le CNRS et l’Ifremer a permis de localiser et d’analyser certains de ces déchets à plus de 4 700 mètres de profondeur. Les résultats, révélés par Futura Sciences, sont alarmants : de nombreux fûts présentent une dégradation avancée, laissant échapper leur contenu radioactif dans l’océan.

Ce qu'il faut retenir

  • Entre 1950 et 1990, plus de 200 000 fûts remplis de déchets radioactifs ont été jetés dans l’Atlantique Nord-Est.
  • Cette pratique, adoptée par plusieurs pays dont la France, a été interdite en 1993 par la Convention de Londres.
  • Une mission scientifique a exploré les fonds marins en 2025 et 2026 et découvert des fûts fortement dégradés à 4 700 mètres de profondeur.
  • Des mesures ont révélé des concentrations élevées de radionucléides comme le cobalt 60, le plutonium 239-240 ou le césium 137.
  • Malgré la radioactivité, une biodiversité inattendue colonise les fûts et leur environnement proche.

Une pratique controversée née dans les années 1950

À la fin des années 1940, la France entame une nouvelle ère énergétique avec la mise en service de son premier réacteur nucléaire, Zoé. Mais cette révolution soulève une question épineuse : que faire des déchets produits ? Si les résidus de haute activité sont entreposés à terre dans des sites dédiés, la gestion des déchets de faible activité – vêtements contaminés, filtres, outils ou boues radioactives – pose un défi de taille. Plutôt que de les stocker dans des centres terrestres, une solution est alors privilégiée : les immerger en mer. « À l’époque, cette méthode était considérée comme sûre et économique », explique Futura Sciences.

Les fonds océaniques, jugés géologiquement stables et isolés, offraient une protection perçue comme suffisante. Les radionucléides, en cas de fuite, seraient fortement dilués dans l’océan, limitant leur impact sur les écosystèmes. Entre 1950 et 1990, la France et plusieurs autres pays ont ainsi jeté plus de 200 000 fûts métalliques remplis de ciment ou de résine dans l’Atlantique Nord-Est. Une pratique qui sera finalement interdite en 1993 par la Convention de Londres, mettant fin à cette ère de rejet en mer.

Une mission scientifique pour évaluer l’impact réel

Pendant des décennies, ces déchets ont été oubliés, leur localisation exacte restant inconnue. Pourtant, des questions persistent : les fûts sont-ils toujours étanches après plus de 35 ans d’immersion ? Ont-ils contaminé les fonds marins ? Pour y répondre, une expédition scientifique, baptisée Nodssum (North-East Atlantic Dumpsite Site Survey Using Mapping and Monitoring), est lancée par le CNRS en 2025. Son objectif : localiser précisément les fûts grâce à une cartographie sonar, puis les observer in situ.

En mai et juin 2026, des chercheurs embarquent à bord du sous-marin français Nautile pour explorer les plaines abyssales de l’Atlantique. Leur découverte est sans appel : de nombreux fûts présentent une dégradation sévère. Certains sont fissurés, laissant échapper leur contenu figé dans du ciment, de la résine ou du bitume. « On observe parfois un déversement de matière radioactive sur le fond marin », précise Futura Sciences.

Des taux de radioactivité mesurables mais une biodiversité inattendue

Les scientifiques procèdent à des prélèvements et mesurent la radioactivité ambiante. Les résultats confirment la présence de radionucléides comme le cobalt 60, le plutonium 239-240, le césium 137 ou l’américium 241. « Les taux restent faibles, permettant la manipulation des échantillons sans risque pour les chercheurs », indique Futura Sciences. Cependant, ces concentrations anormales soulèvent des interrogations sur leur impact à long terme.

Contre toute attente, les abords des fûts ne sont pas stériles. Une biodiversité surprenante s’y développe : anémones, coraux, crabes et poissons colonisent ces structures, malgré la radioactivité locale. « Les fûts modifient l’environnement en offrant un substrat dur, facilitant la colonisation et potentiellement les transferts de radionucléides vers les organismes vivants », expliquent Javier Escartin et Patrick Chardon, responsables de la mission. Leurs propos sont rapportés dans un article de The Conversation, cité par Futura Sciences.

Des conséquences encore inconnues

Si cette découverte apporte des éléments de réponse, elle ouvre aussi de nouvelles questions. Les scientifiques soulignent que « les conséquences de cette colonisation sur les écosystèmes restent encore inconnues ». Les analyses en cours, portant notamment sur les microorganismes, devraient apporter des éclairages supplémentaires dans les prochains mois. « Le projet Nodssum vise à évaluer l’impact réel de ces déchets sur les grands fonds, y compris leur rôle dans la mobilisation des radionucléides », rappellent les chercheurs.

Cette mission met en lumière un héritage problématique de l’ère nucléaire. « Loin des yeux, loin du cœur » : cette maxime, appliquée à ces déchets, n’a plus cours aujourd’hui. Leur présence dans les abysses rappelle que certaines pratiques du passé laissent des traces durables, dont les effets se révèlent seulement des décennies plus tard.

Et maintenant ?

Les résultats complets de la mission Nodssum sont attendus dans les mois à venir. Ils pourraient influencer les politiques de gestion des déchets radioactifs et renforcer les réglementations en matière de protection des océans. En parallèle, des discussions internationales pourraient s’engager pour évaluer la faisabilité d’un retrait partiel de ces déchets, une opération complexe compte tenu de la profondeur et de la dispersion des fûts. Une chose est sûre : ce dossier rappelle que les choix énergétiques du XXe siècle laissent des défis environnementaux dont nous héritons aujourd’hui.

Cette découverte soulève également une question plus large : comment concilier progrès technologique et responsabilité écologique ? Alors que le nucléaire reste une source d’énergie majeure en France, cette affaire rappelle l’importance d’une gestion transparente et durable des déchets, à l’heure où les enjeux climatiques poussent à réinterroger nos modèles énergétiques.

Dans les années 1950 à 1980, l’immersion en mer était considérée comme une solution économique et sûre pour se débarrasser des déchets radioactifs de faible activité. Les fonds océaniques, jugés stables et isolés, devaient permettre une dilution suffisante des radionucléides en cas de fuite. Cette pratique, adoptée par plusieurs pays dont la France, a été interdite en 1993 par la Convention de Londres.

Les analyses ont révélé la présence de cobalt 60, plutonium 239-240, césium 137 et américium 241, des radionucléides caractéristiques des déchets nucléaires. Ces éléments, bien que présents en concentrations mesurables, restent à des niveaux jugés faibles par les scientifiques.