« Dès qu’il est un peu noir, les cours chutent immédiatement. » Cette phrase résume l’inquiétude grandissante des sylviculteurs girondins après le passage du mégafeu qui a ravagé 42 000 hectares de forêt de pin maritime, selon Franceinfo – Faits divers. Dans la région, la monoculture de pin maritime, pilier de l’économie locale, a été en grande partie réduite en cendres. Avec 34 000 emplois directement ou indirectement liés à la filière bois en forêt des Landes de Gascogne — dont une partie en Gironde —, les exploitants redoutent désormais un effondrement des prix et des difficultés à écouler un bois pourtant techniquement encore utilisable.

Ce qu'il faut retenir

  • Un incendie d’une ampleur exceptionnelle a détruit 42 000 hectares de pin maritime en Gironde.
  • La filière bois, qui emploie 34 000 personnes dans les Landes de Gascogne, craint une baisse des cours et des pertes économiques majeures.
  • Le bois carbonisé reste techniquement exploitable, mais son apparence fait chuter sa valeur marchande.
  • Les sylviculteurs estiment que quatre millions de tonnes de bois brûlé vont inonder le marché, soit l’équivalent de la production annuelle du massif landais.
  • Un arrêté préfectoral interdit temporairement l’exploitation des parcelles encore fumantes.

Des arbres calcinés, mais un bois encore intact… en théorie

Sur la parcelle d’André Prouvoyeur, retraité et sylviculteur, les pins maritimes ne sont plus que des silhouettes noires et carbonisées. Pourtant, en les fendant, le bois à l’intérieur apparaît « parfaitement blanc, comme d’habitude ». Une apparence trompeuse, car « dès qu’il est un peu noir, les cours chutent immédiatement », explique-t-il. En 2022, il avait déjà perdu 90 hectares dans un incendie. « On se ramasse tempête sur tempête, et maintenant incendie sur incendie », lâche-t-il, amer. « On est toujours en train de replanter. Ensuite, il faut débroussailler régulièrement… Ça coûte, tout ça. Ce n’est pas tout bénef, la forêt ! »

Comme beaucoup de ses confrères, il anticipe des difficultés pour écouler ce bois, même s’il reste techniquement utilisable. « Le bois bleu, après un incendie, n’est pas accepté pour les usages nobles comme le parquet ou le lambris », précise-t-il. Une contrainte qui pourrait peser lourd sur les ventes, alors que les stocks s’accumulent déjà.

Un marché sous pression : quatre millions de tonnes de bois à évacuer

À quelques kilomètres de là, Alain Seguin, exploitant forestier et propriétaire d’une scierie, évalue ses pertes à 400 hectares. « Ça fait mal », confie-t-il. Lui aussi souligne l’impossibilité actuelle de couper ces arbres : « Un arrêté préfectoral interdit l’exploitation en forêt, car les fumerolles sont encore incandescentes. » Il n’a pas encore chiffré le coût de la catastrophe, mais il est déjà conscient de l’ampleur du défi : « C’est une erreur de ma part, j’aurais dû m’assurer, je ne l’ai pas fait. »

Le scénario catastrophe se précise pour la filière. « On va être submergés de demandes pour couper les bois en priorité chez Pierre, Paul ou Jacques », anticipe Alain Seguin. Avec quatre millions de tonnes de bois brûlé à récolter, l’offre va brutalement dépasser la demande. « De quoi déstabiliser le marché », prévient-il. Ce volume équivaut à la production annuelle du massif des Landes, un secteur clé pour l’approvisionnement en bois de construction et d’industrie en France.

Un effet domino sur toute la filière, des propriétaires aux coopératives

Pour Benoît Fraud, responsable chez Alliance Forêts Bois — la première coopérative forestière de France —, la situation s’annonce critique. « Ça va entraîner une baisse des prix, donc un impact sur l’ensemble de la filière et sur tous les propriétaires, y compris ceux qui ne sont pas touchés par le sinistre », explique-t-il. Selon ses calculs, il faudra deux ans pour évacuer et traiter l’intégralité du bois brûlé. « Devant nous, il y a sans doute quelques années qui seront plus difficiles pour la filière. » Une perspective qui inquiète d’autant plus que les coûts de replantation et d’entretien s’ajoutent aux pertes immédiates.

Les sylviculteurs, déjà fragilisés par les crises climatiques successives — tempêtes, sécheresses, incendies —, voient leurs marges se réduire comme peau de chagrin. « Ce n’est pas tout bénef, la forêt ! », résume sobrement André Prouvoyeur. Entre les coûts de débroussaillage, de replantation et les pertes de revenus, certains exploitations pourraient ne pas survivre à ce nouveau choc.

Et maintenant ?

La priorité reste l’évacuation sécurisée des parcelles encore fumantes, sous la supervision des autorités. Une fois les arbres abattus, il faudra gérer l’afflux massif de bois brûlé sur le marché, ce qui pourrait faire chuter les prix de vente pendant plusieurs années. Les propriétaires et coopératives attendent désormais des mesures d’accompagnement, notamment financières, pour limiter l’impact économique. La question de l’assurance — ou de son absence — se pose également avec acuité pour de nombreux exploitants, comme en témoigne Alain Seguin. Enfin, la filière pourrait devoir repenser ses circuits de commercialisation pour écouler un bois dont la valeur dépendra davantage de son usage industriel que de son aspect esthétique.

Reste à savoir comment les pouvoirs publics et les acteurs économiques locaux réagiront face à cette crise. Une chose est sûre : l’équilibre fragile de la filière bois en Gironde et dans les Landes pourrait mettre des années à se rétablir.

Le bois qui a subi un incendie présente une coloration bleue caractéristique due à la prolifération de champignons après la combustion. Cette teinte est jugée inesthétique pour les usages nobles comme le parquet ou le lambris, ce qui réduit sa valeur marchande. Les acheteurs industriels ou pour la construction se tournent alors vers des bois non altérés, provoquant une chute des cours. « Dès qu’il est un peu noir, les cours chutent immédiatement », explique André Prouvoyeur, sylviculteur girondin.