Plus de 4 000 Groenlandaises, souvent mineures et sans leur consentement, ont subi l’insertion d’un stérilet entre les années 1960 et 1990. C’est sur ce chapitre sombre de l’histoire coloniale entre le Danemark et le Groenland que les autorités de Nuuk viennent d’annoncer la création d’une commission vérité et réconciliation. Une initiative lancée après l’échec des experts à trancher sur la qualification de « génocide », comme le rapporte Euronews FR.
Ce qu'il faut retenir
- Entre 1960 et 1990, plus de 4 000 Groenlandaises, dont des mineures dès 12 ans, ont subi la pose d’un stérilet sans leur accord.
- Deux rapports d’experts, rendus en août 2024, s’opposent sur la qualification de « génocide », mais reconnaissent des violations des droits humains.
- Une commission de réconciliation, composée de quatre membres, sera mise en place pour éclaircir ce dispositif et proposer des mesures de réparation.
- Le Parlement danois a déjà acté, jeudi 27 août 2026, la possibilité pour les victimes de demander une indemnisation.
- Les traumatismes liés à ces pratiques resurgissent, près de 50 ans après leur apogée à la fin des années 1970.
Une politique de stérilisation forcée révélée par des enquêtes et des témoignages
Entre 1960 et 1990, dans l’ancienne colonie danoise du Groenland, une campagne systématique de pose de dispositifs intra-utérins (DIU) a visé des milliers de femmes et de jeunes filles inuites. Selon les chiffres officiels, 4 070 Groenlandaises en âge de procréer – soit une sur deux à la fin des années 1970 – ont subi cette intervention, souvent sans leur consentement éclairé. Certaines victimes, aujourd’hui sexagénaires ou septuagénaires, n’ont jamais pu concevoir d’enfant par la suite, comme en témoignent des récits recueillis par les médias ces dernières années.
L’affaire a été révélée au grand public en 2022, lorsque des podcasts ont exposé l’ampleur du dispositif. Le scandale a éclaté après le témoignage médiatique d’une victime, déclenchant une vague de révélations sur d’autres pratiques coloniales abusives. « Ce n’est pas qu’une affaire d’histoire ou de politique. C’est mon corps, ma vie et mon droit à l’autodétermination », a déclaré Henriette Berthelsen, l’une des victimes, à l’AFP avant la publication des rapports. Pourtant, les conclusions des experts ont été contestées : aucun représentant inuit groenlandais n’avait été associé à l’enquête, soulevant des questions sur la légitimité des travaux.
Deux rapports, deux conclusions opposées sur la qualification de « génocide »
En août 2024, une commission de quatre experts, nommée pour faire la lumière sur ces pratiques, a rendu deux rapports contradictoires. Le premier dément catégoriquement toute qualification de génocide, tandis que le second laisse planer un doute, évoquant la possibilité d’un crime contre l’humanité. Malgré cette divergence, les deux documents s’accordent sur un point : le programme de contraception forcée a violé les droits humains et ceux des peuples autochtones. « Nous ne pouvons pas dire, au nom du gouvernement, s’il y a eu génocide. C’est une question que nous pouvons continuer à débattre », a reconnu Marianne Paviasen, ministre de la Justice du Groenland, lors d’une conférence de presse.
Cette incertitude juridique n’a pas empêché les autorités de Nuuk et de Copenhague d’engager une démarche de réconciliation. Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a insisté sur la nécessité de « commencer le processus de guérison ». Il a annoncé la mise en place d’une commission vérité et réconciliation, en collaboration avec le Danemark, pour « trouver ensemble la bonne voie », comme l’a souligné Mette Frederiksen, Première ministre danoise, lors d’une rencontre à Marienborg en avril 2025.
Des indemnisations et des mesures symboliques pour les victimes
Jeudi 27 août 2026, le Parlement danois a adopté une résolution permettant aux femmes victimes de cette campagne de contraception forcée de demander une indemnisation à Copenhague. Cette mesure s’inscrit dans la continuité des excuses officielles présentées l’an dernier par le gouvernement danois, sous l’impulsion de Frederiksen. Pour les associations de victimes, comme celle représentée par Berthelsen, ces démarches restent insuffisantes tant que la reconnaissance des faits n’est pas pleinement assumée.
Les traumatismes liés à ces pratiques sont profonds et multiformes. Kirstine Najarak Berthelsen, une autre victime, a évoqué devant les médias les conséquences physiques et psychologiques de cette intervention : « J’ai pris conscience de tout ce que cela m’avait coûté : hospitalisations, opérations, scolarité interrompue et douleurs que je n’avais jamais associées à ce stérilet. Tout cela était enfoui si profondément dans mon subconscient… » Ces témoignages rappellent que, pour beaucoup, les séquelles de cette politique coloniale sont toujours vivaces, près de 50 ans après son apogée.
Cette affaire s’inscrit dans un mouvement plus large de réexamen du passé colonial danois, qui touche également d’autres chapitres douloureux, comme les adoptions forcées d’enfants inuits. Pour les victimes, la priorité reste la reconnaissance pleine et entière des faits, comme l’a résumé Henriette Berthelsen : « Nous pourrons commencer à guérir et à aller de l’avant, non pas en adversaires, mais en êtres humains et en peuples égaux en dignité. »
La définition juridique du terme « génocide » – qui implique l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux – reste au cœur du débat. Les experts n’ont pas réussi à établir de manière unanime si la politique de contraception forcée visait spécifiquement à réduire la population inuite. Si certains rapports évoquent des violations massives des droits humains, l’intention génocidaire fait encore débat, d’où les deux conclusions opposées rendues en août 2024.