Trois ans après l’éclatement de la guerre civile au Soudan, la crise humanitaire s’aggrave tandis que l’attention internationale s’est détournée vers d’autres conflits. Selon Courrier International, qui reprend une analyse publiée par The New York Times, le bilan humain et matériel place ce conflit parmi les plus dévastateurs de la décennie. Entre exode massif, pillage des ressources et ingérences étrangères, la situation au Soudan illustre les limites de l’aide internationale et la résilience d’une population abandonnée à son sort.

Ce qu'il faut retenir

  • 13 millions de déplacés depuis avril 2023, soit un tiers de la population soudanaise, selon les dernières estimations.
  • Guerre ouverte entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR), une milice issue des janjawids, responsables de massacres au Darfour dans les années 2000.
  • Les Émirats arabes unis (EAU) accusés d’alimenter le conflit pour accéder aux ressources aurifères soudanaises et sécuriser un accès à la mer Rouge.
  • Une aide humanitaire entravée par des protocoles bureaucratiques, alors que les bénévoles locaux agissent sans soutien international.
  • Plus d’un million de déplacés revenus à Khartoum malgré l’insécurité, par attachement à leur ville.
  • La milice FSR contrôle la quasi-totalité du Darfour et revendique la création d’un gouvernement parallèle en avril 2025.

Un conflit né de la chute d’un dictateur et d’un partage de pouvoir fragile

Le 15 avril 2023, la guerre a éclaté au Soudan après des années de tensions entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR), une milice paramilitaire. Ces dernières sont les héritières des janjawids, responsables de violences génocidaires au Darfour au début des années 2000. Leur hostilité envers l’armée s’est cristallisée après la révolution de 2019, qui avait renversé le dictateur Omar Al-Bachir. Un partage du pouvoir avait alors été négocié, mais il s’est rapidement effrité. « Les FSR avaient du mal à accepter l’autorité de l’armée », rappelle un observateur cité par The New York Times.

Le conflit a pris une tournure internationale lorsque les Émirats arabes unis (EAU) ont apporté un soutien logistique et financier aux FSR. Abou Dhabi cherchait notamment à sécuriser un accès aux gisements d’or soudanais, parmi les plus importants d’Afrique, et à étendre son influence vers la mer Rouge. Selon des enquêteurs, des mercenaires colombiens auraient été recrutés pour combattre aux côtés des FSR, tandis que l’or extrait illégalement affluait vers les marchés de Dubaï.

Une crise humanitaire d’une ampleur inédite

Trois ans après le début des hostilités, le Soudan fait face à la plus grande crise de déplacés au monde. Près de 13 millions de civils ont fui leurs foyers, souvent dans des conditions extrêmes. Les Nations unies et les ONG dénoncent une insécurité alimentaire généralisée, des violences ciblées contre les femmes et les enfants, ainsi que des actes qualifiés de génocide dans certaines régions. Pourtant, les appels à l’aide peinent à mobiliser la communauté internationale, distraite par d’autres crises.

Les pays occidentaux, qui avaient facilité l’accueil des réfugiés ukrainiens et syriens, ont maintenu des restrictions strictes pour les Soudanais. Résultat : la majorité des déplacés restent confinés dans des camps de fortune au Tchad ou au Soudan du Sud, où les conditions sanitaires sont précaires. Seules les initiatives locales, comme le principe du nafeer – une solidarité communautaire traditionnelle –, permettent aux populations de survivre.

La résilience d’une société face à l’indifférence mondiale

Malgré l’abandon progressif par la communauté internationale, les Soudanais ont développé leurs propres mécanismes de survie. À Khartoum, plus d’un million de déplacés sont revenus dans la capitale, non pas parce que la ville est sûre, mais par attachement à leur foyer. En février 2026, l’aéroport international a accueilli son premier vol commercial depuis trois ans, un signe discret mais symbolique de reprise de la vie normale.

Dans l’ombre des institutions, des bénévoles coordonnent des cuisines collectives, des distributions de nourriture et des soins d’urgence. Les groupes WhatsApp de la diaspora lèvent des milliers de dollars en quelques heures pour financer ces initiatives. « Nous n’attendons pas qu’on vienne nous sauver », souligne Mohammed Ahmed, auteur de l’article original publié dans The New York Times. « Nous faisons simplement ce que les Soudanais ont toujours fait : nous nous soutenons les uns les autres. »

« La guerre n’est pas finie. Les FSR contrôlent désormais la quasi-totalité du Darfour et revendiquent un gouvernement parallèle. Pourtant, nous ne baisserons pas les bras. »

— Mohammed Ahmed, auteur cité par The New York Times

Un conflit instrumentalisé par des puissances étrangères

Le Soudan est devenu le théâtre d’une guerre par procuration, où les ressources du pays attirent les convoitises. Les EAU y jouent un rôle central, non seulement pour l’or, mais aussi pour contrôler un accès stratégique à la mer Rouge. Leur soutien aux FSR a aggravé les violences, notamment dans l’ouest du pays. En avril 2025, la milice a annoncé la création d’un « gouvernement de paix et d’unité », un nom ironique compte tenu de sa réputation de brutalité.

Les tensions se sont encore complexifiées avec l’extension du conflit en Iran et son impact sur les EAU. Abou Dhabi, qui alimentait autrefois les flammes de la guerre au Soudan, voit désormais son territoire menacé. Une ironie de l’histoire qui rappelle que « ceux qui profitent du chaos parviennent rarement à le maîtriser bien longtemps », comme l’analyse un expert des conflits régionaux.

Et maintenant ?

La situation reste extrêmement volatile. Si la guerre en Iran devait s’étendre davantage, elle pourrait réduire l’implication des EAU au Soudan, offrant un répit temporaire aux civils. Cependant, les FSR conservent une emprise solide sur le Darfour, et leur gouvernement parallèle pourrait s’institutionnaliser. Du côté humanitaire, les agences onusiennes restent limitées par leur bureaucratie, tandis que les initiatives locales peinent à obtenir des financements stables. Pour les Soudanais, la priorité reste la survie au quotidien, dans un pays où l’État n’est plus en mesure de garantir la sécurité ou les services essentiels.

La question qui se pose désormais est de savoir si la communauté internationale finira par se réengager, ou si le Soudan restera prisonnier d’un conflit oublié, où la résilience des populations ne suffira plus à compenser l’absence d’aide.

Selon des enquêteurs cités par The New York Times, les EAU cherchent à sécuriser un accès aux gisements d’or soudanais et à étendre leur influence vers la mer Rouge. En échange de ce soutien, les FSR permettraient à Abou Dhabi d’exploiter ces ressources et d’accroître son contrôle stratégique dans la région.

Le nafeer est une tradition de solidarité communautaire au Soudan. Lorsqu’un village doit récolter les champs ou reconstruire une maison détruite, tous les habitants se mobilisent, sans attendre de contrepartie. Depuis le début de la guerre, ce principe s’est généralisé pour organiser des distributions de nourriture, des soins et un soutien logistique aux populations les plus vulnérables.