Malgré l’égalité successorale inscrite dans le droit français depuis 1804, les pratiques d’héritage continuent de creuser des inégalités entre les genres, comme le révèle une sociologue interrogée par Le Monde. Céline Bessière, coauteure de l’ouvrage « Le Genre du capital », met en lumière les disparités persistantes dans la transmission des biens familiaux entre frères et sœurs.
Ce qu'il faut retenir
- L’égalité successorale existe en théorie depuis 1804 en France, mais les pratiques inégalitaires persistent.
- Les fils héritent plus souvent de la maison familiale, tandis que les filles reçoivent davantage de liquidités.
- Ces inégalités reflètent des normes sociales et économiques ancrées.
- Le livre « Le Genre du capital » analyse ces mécanismes à travers des enquêtes sociologiques.
Selon Céline Bessière, ces différences ne relèvent pas du hasard, mais bien de stratégies familiales bien ancrées. « Les fils et les filles n’héritent pas de la même chose : la maison de famille pour les premiers, l’argent pour les secondes », explique-t-elle. Cette répartition, souvent perçue comme naturelle, s’inscrit en réalité dans une logique de reproduction des inégalités économiques entre les sexes.
L’entretien accordé au Monde par la sociologue s’appuie sur des travaux de recherche approfondis, menés notamment à travers des études de cas et des entretiens avec des familles. Ces observations révèlent que, dans de nombreux foyers, la transmission de la résidence principale — bien souvent le principal actif familial — privilégie systématiquement les fils, tandis que les filles se voient attribuer des sommes d’argent, parfois symboliques. Autant dire que ces pratiques, bien que légales, perpétuent des déséquilibres structurels.
Les causes de ces inégalités sont multiples. D’une part, les normes sociales associées aux rôles genrés continuent d’influencer les choix familiaux. D’autre part, la valeur symbolique de la maison de famille — souvent perçue comme un patrimoine à transmettre — joue un rôle central dans ces décisions. « Ces pratiques ne sont pas neutres », souligne Céline Bessière, « elles reflètent une vision où la propriété immobilière est associée à la stabilité masculine ». Cette approche, bien que non écrite, structure les attentes et les comportements au sein des familles.
Le livre « Le Genre du capital », coécrit avec Sibylle Gollac, s’appuie sur des données recueillies auprès de familles de différentes origines sociales et géographiques. Les autrices y analysent comment les inégalités économiques entre hommes et femmes se construisent dès l’héritage, et comment elles contribuent à renforcer les disparités observées tout au long de la vie adulte. Ces travaux s’inscrivent dans une réflexion plus large sur les mécanismes de transmission des inégalités sociales.
Interrogée sur les solutions possibles, la sociologue insiste sur la nécessité d’une prise de conscience collective. « Il faut interroger ces pratiques non pas comme des choix individuels, mais comme des mécanismes systémiques », a-t-elle indiqué. Des associations féministes et des collectifs de défense des droits des femmes pourraient s’emparer de ces travaux pour plaider en faveur d’une répartition plus équitable des héritages.
En attendant, ces inégalités persistent, et leurs conséquences se mesurent tout au long de la vie des femmes. Moins de patrimoine immobilier signifie, en moyenne, moins de sécurité financière, une moindre capacité à investir, et un risque accru de précarité à l’âge de la retraite. Autant de réalités qui rappellent que l’égalité formelle ne suffit pas à garantir l’équité.
L’égalité successorale est une égalité théorique, mais les pratiques familiales restent influencées par des normes sociales et économiques. La transmission de la maison familiale aux fils, par exemple, relève davantage de traditions que de choix juridiques. Comme l’explique Céline Bessière, ces mécanismes s’inscrivent dans une logique de reproduction des inégalités entre les sexes.
