Créée en 2018 sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, la réforme de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur a profondément transformé le paysage de la formation professionnelle en France. Près de 600 000 apprentis et des milliards d’euros de dépenses publiques plus tard, le bilan de cette libéralisation, souvent qualifiée de « préoccupante » par les observateurs, s’avère contrasté. Comme le rapporte Libération, les dérives se multiplient : diplômes non reconnus, pratiques commerciales douteuses et une répartition inégale des financements publics au profit du secteur privé lucratif. Un projet de loi, discuté ce lundi 1er juin 2026 au Sénat, tente d’encadrer cette situation sans pour autant remettre en cause les fondements du système.

Ce qu'il faut retenir

  • 600 000 apprentis formés chaque année, majoritairement dans le privé, selon les dernières estimations disponibles.
  • Des milliards d’euros de fonds publics investis annuellement, mais une partie significative de ces sommes profite à des établissements à but lucratif.
  • Une réforme de 2018 qui a ouvert la porte à des titres non reconnus par l’État, posant des problèmes de légitimité des diplômes délivrés.
  • Un projet de loi en discussion au Sénat ce 1er juin 2026, visant à réguler un secteur jugé trop opaque et peu contrôlé.
  • Des pratiques commerciales agressives dénoncées, notamment en matière de recrutement et de financement des formations.
  • Une réforme initialement présentée comme un levier d’insertion professionnelle, mais dont les résultats en termes d’employabilité restent mitigés.

Une libéralisation aux effets contrastés

La réforme de 2018 avait pour ambition de dynamiser l’apprentissage en assouplissant les règles et en ouvrant le marché à des acteurs privés, y compris lucratifs. Selon Libération, cette ouverture s’est accompagnée d’une explosion du nombre d’établissements proposant des formations en alternance, souvent sans garantie de qualité ni reconnaissance officielle. Parmi les 600 000 apprentis inscrits en 2025, une part croissante provient d’écoles privées dont les diplômes ne bénéficient pas du sceau de l’État, ce qui limite leur valeur sur le marché du travail. « L’objectif initial était de faciliter l’accès à l’emploi, mais force est de constater que certains titres délivrés ne correspondent à aucune certification reconnue », explique un responsable syndical cité par le quotidien.

Le coût pour les finances publiques est également pointé du doigt. Les milliards d’euros injectés chaque année — via les aides aux entreprises et les subventions aux centres de formation — financent en grande partie des structures dont la rentabilité prime sur la pédagogie. Les contrôles, jugés insuffisants, peinent à endiguer les dérives, comme le révèle un rapport parlementaire rendu public en mai 2026.

Des pratiques commerciales sous le feu des critiques

Plusieurs témoignages recueillis par Libération évoquent des méthodes de recrutement agressives, voire trompeuses, utilisées par certains établissements privés. Des campagnes publicitaires promettant des débouchés rapides ou des salaires attractifs, sans toujours préciser les conditions réelles de formation ou les taux d’insertion. « Certains organismes n’hésitent pas à promettre monts et merveilles pour attirer les candidats, avant de les abandonner une fois les contrats signés », dénonce une association de consommateurs. Les contrats d’apprentissage, souvent signés sous pression, peuvent aussi cacher des clauses abusives, notamment en matière de rémunération ou de durée de formation.

Un autre problème majeur réside dans le financement de ces formations. Alors que l’État et les régions prennent en charge une partie des coûts, certains établissements facturent des frais annexes — parfois plusieurs milliers d’euros — aux apprentis ou à leurs familles, au mépris des règles en vigueur. Une enquête de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), rendue publique en avril 2026, a révélé des manquements répétés dans une dizaine d’écoles privées.

Un projet de loi pour encadrer le secteur

Face à ces dysfonctionnements, le gouvernement a présenté un projet de loi discuté ce 1er juin 2026 au Sénat. L’objectif affiché : renforcer le contrôle des établissements, mieux informer les apprentis sur la valeur réelle de leur diplôme, et lutter contre les pratiques abusives. Parmi les mesures envisagées, figure l’obligation pour les écoles privées de publier des indicateurs de performance, comme les taux d’insertion ou de réussite aux examens. « Il s’agit de rétablir la confiance dans un système qui a trop souvent privilégié le profit à la qualité », a déclaré la ministre du Travail lors de la présentation du texte.

Pourtant, ce projet de loi est critiqué pour son manque d’ambition. Plusieurs sénateurs, y compris au sein de la majorité, estiment que les mesures proposées ne suffiront pas à endiguer les dérives. « On reste dans le domaine du déclaratif sans véritables sanctions en cas de manquement », regrette un élu LR. Les syndicats, quant à eux, appellent à une refonte plus radicale, notamment sur la reconnaissance des diplômes et la transparence financière.

Et maintenant ?

Le texte doit désormais être examiné en commission puis en séance plénière au Sénat, avant un passage probable à l’Assemblée nationale d’ici la fin de l’année. Si les mesures proposées pourraient limiter certaines dérives, leur efficacité dépendra largement de leur mise en œuvre concrète. Les prochains mois seront déterminants pour savoir si les pouvoirs publics parviendront à concilier attractivité de l’apprentissage et protection des apprentis. Une chose est sûre : la pression médiatique et politique sur ce dossier ne faiblira pas.

Les réactions des acteurs du secteur restent contrastées. Du côté des fédérations patronales de l’enseignement supérieur privé, on salue une « avancée nécessaire » tout en appelant à éviter « une régulation trop stricte qui étoufferait l’innovation ». Les syndicats de salariés, eux, réclament des « garanties plus fortes » sur la qualité des formations et la reconnaissance des diplômes. Quant aux associations de consommateurs, elles appellent à une « vigilance accrue » pour éviter que les apprentis ne deviennent les premières victimes d’un système à deux vitesses.

Un diplôme d’apprentissage est reconnu s’il est enregistré au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) ou s’il correspond à un titre ou un diplôme d’État. Il est conseillé de consulter le site France Compétences ou le site du ministère du Travail pour vérifier son inscription. Attention : certains titres privés, bien que légalement délivrés, ne bénéficient d’aucune reconnaissance officielle et peuvent donc limiter les opportunités d’emploi.