« L’Inde a des centres de données sécurisés, un vaste écosystème de start-up et une main-d’œuvre qualifiée. Venez concevoir et développer en Inde. Pour le monde. Pour l’humanité. » C’est en ces termes que le Premier ministre indien Narendra Modi s’est exprimé lors du sommet sur l’intelligence artificielle organisé à New Delhi le 20 février 2026, selon Le Figaro. Pourtant, derrière ce discours triomphaliste, se cache une réalité moins reluisante : des milliers de jeunes diplômés indiens, sous-payés et précaires, assurent une partie essentielle du fonctionnement des modèles d’IA des géants technologiques américains.
Ce qu'il faut retenir
- Le Premier ministre indien Narendra Modi a plaidé en février 2026 pour attirer investissements et technologies en Inde, vantant ses « centres de données sécurisés » et son écosystème de start-up.
- Des milliers de jeunes Indiens, souvent diplômés, sont recrutés par des sous-traitants pour entraîner les modèles d’IA de Google, Meta ou OpenAI, une main-d’œuvre invisible et peu rémunérée.
- Une étude publiée en 2025 par Fairwork, centre de recherche de l’université d’Oxford, souligne les conditions précaires de ces travailleurs, payés à la tâche et facilement licenciables.
L’Inde, nouveau terrain de chasse des géants de l’IA
Alors que le pays tente de combler son retard dans la course à l’intelligence artificielle, Modi a multiplié les appels du pied aux entreprises étrangères. « L’Inde a des centres de données sécurisés [...] et un écosystème de start-up. Venez concevoir et développer en Inde. Pour le monde ! Pour l’humanité », a-t-il lancé devant un parterre de dirigeants, parmi lesquels figuraient le PDG de Google, Sundar Pichai, Sam Altman (OpenAI) et Demis Hassabis (Google DeepMind). Autant dire que l’Inde mise gros sur ce secteur pour stimuler son économie et moderniser son image à l’international.
Pourtant, cette stratégie repose en grande partie sur une main-d’œuvre bon marché et hautement qualifiée : des jeunes diplômés, souvent issus d’universités réputées, recrutés par des sous-traitants pour accomplir des tâches répétitives ou complexes nécessaires à l’entraînement des modèles d’IA. Sans eux, ces outils seraient incapables de fonctionner correctement, car ils doivent être « nourris » avec des données soigneusement annotées et vérifiées.
Des travailleurs invisibles, payés à la tâche et sans protection
Selon une étude menée en 2025 par Fairwork, un centre de recherche rattaché à l’université d’Oxford, ces travailleurs indiens — souvent diplômés mais sous-employés — sont recrutés pour des missions allant de la classification d’images à la transcription de conversations, en passant par des tâches plus complexes comme l’évaluation de réponses générées par des chatbots. Les contrats, souvent temporaires, les placent dans une précarité juridique et financière, avec des salaires de quelques centaines d’euros par mois, parfois moins. « Ces travailleurs sont les rouages invisibles de l’industrie de l’IA », souligne le rapport, qui évoque une « économie de la tâche » où chaque minute compte et où le licenciement peut survenir du jour au lendemain.
Certains témoignages recueillis par Le Figaro révèlent des conditions de travail éprouvantes : horaires extensibles, pression constante pour respecter des quotas de production, et absence de protection sociale. L’un d’eux, âgé de 28 ans et titulaire d’un master en informatique, confie :
« Je passe mes journées à faire la vaisselle virtuelle ou à plier du linge numérique pour entraîner des robots. On me demande de noter si une image est “acceptable” ou non, mais personne ne me dit pourquoi. Un jour, on me licencie sans explication. »
Un modèle économique controversé
Ce système, qui se développe depuis plusieurs années, repose sur une logique implacable : externaliser à moindre coût des tâches complexes que les algorithmes ne peuvent pas encore réaliser seuls. Les géants de la tech, sous la pression des investisseurs et des régulateurs, ont besoin de données fiables pour améliorer leurs modèles. Or, ces données doivent être « nettoyées », annotées et validées par des humains — une main-d’œuvre dont le coût est drastiquement réduit en Inde, où le salaire moyen d’un diplômé est bien inférieur à celui des pays occidentaux.
Le rapport de Fairwork met en garde contre les risques éthiques et sociaux de ce modèle. « Ces travailleurs sont souvent contraints d’accepter des conditions inacceptables pour survivre », explique une chercheuse interrogée par Le Figaro. Pourtant, malgré les critiques, les géants de l’IA continuent de s’appuyer sur ce vivier de main-d’œuvre, faute de alternatives viables à court terme.
En attendant, l’Inde devra concilier son ambition de devenir un leader de l’IA avec la nécessité de protéger ceux qui en font, aujourd’hui, le socle invisible. Une équation complexe, dont les premières fissures commencent à apparaître.