Depuis son arrivée au pouvoir, le président indonésien Prabowo Subianto s’appuie régulièrement sur un narratif conspirationniste pour discréditer ses opposants. Selon Courrier International, lors d’un discours prononcé le 23 juillet 2026 à l’occasion de l’anniversaire du Parti du réveil national (PKB), il a une fois de plus évoqué la menace des « londo ireng », un terme javanais désignant, à l’origine, les soldats africains engagés par l’armée coloniale néerlandaise. Par extension, ce terme vise aujourd’hui ceux que le chef de l’État accuse de servir les intérêts de puissances étrangères.

Ce qu'il faut retenir

  • Prabowo Subianto a utilisé le terme londo ireng lors d’un discours le 23 juillet 2026, désignant des « agents de l’étranger » parmi les journalistes et ONG.
  • L’Alliance des journalistes indépendants (AJI) a dénoncé ces propos, exigeant des excuses et critiquant une stratégie de discrédit systématique.
  • Un économiste indonésien, critique du programme de repas gratuits de Prabowo, a été accusé d’être financé par George Soros, subissant harcèlement en ligne et menaces.
  • Amnesty International a documenté en mai 2026 une campagne de désinformation orchestrée par l’État, impliquant l’armée et le Parti Gerindra.
  • L’organisation évoque des campagnes de harcèlement numérique menées par des influenceurs, certains liés à l’Agence de communication du gouvernement.

Un discours aux relents coloniaux pour cibler les opposants

Le choix des mots par Prabowo Subianto n’est pas anodin. Le terme londo ireng, littéralement « Hollandais noir », renvoie à une époque coloniale où des soldats africains étaient recrutés par les Pays-Bas pour réprimer les mouvements indépendantistes indonésiens. Aujourd’hui, selon le président, ce vocable s’applique à ceux qui, selon lui, agiraient sous l’influence étrangère. Dans son allocution, il a pointé du doigt des « journalistes, reporters, analystes et ONG » accusés de relayer des intérêts extérieurs plutôt que de servir l’intérêt général.

Cette rhétorique n’est pas nouvelle. Depuis son élection, Prabowo Subianto a régulièrement brandi la menace des « antek asing » — littéralement « agents de l’étranger » — pour justifier la répression de ses détracteurs. Selon Courrier International, cette stratégie s’inscrit dans une logique plus large de contrôle de l’information et de délégitimation des voix critiques. Le président javanais semble ainsi puiser dans un registre historique pour renforcer son discours politique actuel.

Des cibles précises : journalistes et experts sous pression

Les médias et les analystes figurent parmi les premières cibles de cette campagne. Bayu Wardhana, secrétaire général de l’Alliance des journalistes indépendants (AJI), a réagi sans délai après le discours du 23 juillet. Dans un entretien accordé au quotidien Tempo, il a fermement condamné les propos de Prabowo Subianto, soulignant : « Le président ne devrait pas s’en prendre à ceux qui rapportent l’information, mais s’attaquer aux problèmes de fond. » L’AJI a exigé des excuses publiques, estimant que ces accusations infondées visent à museler la presse indépendante.

Mais les journalistes ne sont pas les seuls concernés. Dans l’édition indonésienne de Deutsche Welle, un économiste du Center of Economic and Law Studies (Celios) a été la cible d’une campagne de diffamation après avoir critiqué le programme controversé de repas nutritifs gratuits (MBG) mis en place par le gouvernement. Accusé d’être financé par le milliardaire George Soros, il a subi un harcèlement en ligne massif, assorti de menaces contre sa famille. Ces méthodes rappellent les pratiques observées lors des élections de 2024, où des figures de l’opposition avaient été systématiquement discréditées via des campagnes de désinformation.

Une campagne de désinformation systématique, selon Amnesty International

Dans un rapport publié en mai 2026, Amnesty International a documenté une campagne de désinformation orchestrée par l’appareil d’État indonésien pour réduire au silence les opposants au gouvernement. L’organisation internationale met en cause l’implication de l’armée et du Parti Gerindra, formation politique de Prabowo Subianto, dans des opérations de harcèlement numérique. Ces campagnes sont menées par des influenceurs parfois suivis par des dizaines de milliers d’abonnés, certains se présentant comme des « experts » auprès de l’Agence de communication du gouvernement.

Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, a déclaré à Deutsche Welle : « La désinformation en ligne est devenue l’arme principale pour discréditer les critiques du gouvernement et justifier des mesures répressives. » Elle a également souligné que ces pratiques violent les droits fondamentaux à la liberté d’expression et d’information, protégés par le droit international. Selon l’ONG, ces méthodes s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à contrôler le débat public et à marginaliser toute voix dissidente.

Un contexte politique tendu

Cette escalade intervient dans un contexte politique indonésien déjà marqué par une polarisation accrue. Depuis son élection en 2024, Prabowo Subianto a multiplié les réformes controversées, notamment dans les domaines de l’éducation et de la santé, tout en renforçant le contrôle sur les institutions judiciaires et médiatiques. Ses détracteurs lui reprochent une dérive autoritaire, tandis que ses partisans saluent une volonté de lutter contre la corruption et les influences étrangères jugées néfastes.

Le recours systématique à la rhétorique des « agents de l’étranger » s’inscrit dans cette dynamique. En associant ses opposants à des intérêts extérieurs, le président cherche à discréditer leurs critiques et à légitimer ses propres actions. Pourtant, comme le rappellent les observateurs, cette stratégie risque d’aggraver les divisions au sein de la société indonésienne, déjà fracturée entre partisans et adversaires du pouvoir en place.

Et maintenant ?

La question reste entière quant à l’évolution de cette stratégie dans les mois à venir. Les prochaines échéances politiques, notamment les élections locales prévues en 2027, pourraient voir une intensification des campagnes de désinformation. Amnesty International a d’ores et déjà appelé la communauté internationale à exercer une pression accrue sur Jakarta pour faire respecter les droits humains et la liberté de la presse. Reste à voir si ces appels porteront leurs fruits ou si, au contraire, le gouvernement indonésien persistera dans sa logique de contrôle et de répression.

Une chose est sûre : en Indonésie, le débat sur la place des influences étrangères dans le débat public est loin d’être clos. Entre accusations de complotisme et défense de la souveraineté nationale, le pays semble engagé dans une bataille sémantique et politique dont les conséquences pourraient redéfinir son avenir démocratique.

Le terme londo ireng, qui signifie littéralement « Hollandais noir », désigne à l’origine les soldats africains recrutés par les forces coloniales néerlandaises pour réprimer les mouvements indépendantistes indonésiens. Aujourd’hui, le président Prabowo Subianto l’utilise pour accuser ses opposants — journalistes, ONG ou experts — de servir les intérêts de puissances étrangères. Cette récupération historique est vivement critiquée, car elle repose sur une accusation infondée visant à discréditer toute critique du gouvernement.

Les prochaines élections locales sont prévues en 2027, mais le calendrier électoral pourrait être marqué par des tensions accrues. Les observateurs s’attendent à une intensification des campagnes de désinformation et de harcèlement numérique à l’approche de ces scrutins. Le gouvernement de Prabowo Subianto pourrait renforcer sa stratégie de contrôle de l’information pour consolider son pouvoir et marginaliser l’opposition.