« Ma mémoire est restée coincée en ce jour de mars 1980, et elle n’en bouge pas d’un iota. » C’est ainsi que Luciano D’Adamo, aujourd’hui âgé de 63 ans, décrit depuis cinq ans son quotidien depuis qu’un accident de la route a figé sa mémoire au moment précis où sa vie basculait. Selon Courrier International, qui republie son témoignage initialement diffusé par le Corriere della Sera en décembre 2024, cet homme vit depuis dans un présent perpétuel situé près de quarante ans en arrière, incapable de se souvenir des décennies écoulées malgré les tentatives médicales pour lui restituer son passé.

Ce qu'il faut retenir

  • Luciano D’Adamo, 63 ans, vit depuis 2019 dans l’illusion d’avoir 23 ans, persuadé que la date est le 20 mars 1980.
  • Un accident de la circulation à Rome lui a causé un choc crânien, effaçant toute trace de sa mémoire pour les trente-neuf années suivantes.
  • Ses proches et médecins tentent de lui restituer progressivement sa vie à travers des archives personnelles, des photos et des vidéos.
  • Il ignore des événements majeurs comme la chute du Mur de Berlin, l’attentat du 11 septembre 2001 ou encore l’élection de Silvio Berlusconi.
  • D’Adamo décrit sa mémoire comme un « juke-box » des années 1970, où seuls quelques souvenirs musicaux ou visuels resurgissent par intermittence.

Un choc crânien et le retour en arrière brutal

Le 6 février 2019, Luciano D’Adamo, alors âgé de 63 ans selon les registres médicaux, sort d’une école où il enseigne la cuisine à Rome. Alors qu’il dépose des poubelles, il est percuté par un véhicule et tombe, le visage contre le bitume. « J’avais très froid, je tremblais », raconte-t-il. Un carabinier lui couvre les épaules avec son manteau avant l’arrivée des secours. À l’hôpital du Saint-Esprit, les médecins tentent de le soigner pour des contusions légères, mais son état mental intrigue rapidement l’équipe soignante.

Lorsqu’on lui demande son identité, il affirme s’appeler Luciano D’Adamo, né en 1956, et préparer son mariage pour le 20 juillet de la même année. Les médecins, perplexes, lui révèlent alors qu’il est en réalité en 2019. « Pour moi, nous étions le 20 mars 1980 », précise-t-il. Les années qui séparent ces deux dates ont tout simplement disparu de sa conscience, comme avalées par une faille temporelle.

Une famille méconnaissable et une vie à reconstruire

Les médecins font entrer dans sa chambre une femme qui l’interpelle par son prénom. Convaincu qu’elle se trompe de patient, D’Adamo ignore qu’il s’agit de Tina, sa future épouse en 1980, devenue son épouse depuis près de quarante ans. Peu après, un homme d’une trentaine d’années, Simone, pénètre dans la pièce et l’appelle « Papa ». « Comment pouvait-il être mon fils alors que je n’en avais que 23 ? », s’interroge-t-il encore aujourd’hui. Simone lui montre des photos de famille, mais D’Adamo ne reconnaît aucun visage, aucune scène. « Je ne savais même pas qui était Totti », avoue-t-il, ignorant que l’attaquant de l’AS Roma avait marqué l’histoire du football italien.

Le lendemain, alors qu’il se rend aux toilettes, le miroir lui renvoie l’image d’un homme âgé. « J’ai poussé un cri, terrifié. J’avais l’impression d’être dans un film d’horreur. » Les infirmières lui confirment qu’il vit en 2019, que sa mère est décédée, et que ses deux fils, Simone et Marco, sont désormais des adultes. « Trente-neuf années ont disparu dans le noir », résume-t-il avec une lucidité qui contraste avec son désarroi.

Des souvenirs en « flashs » et une mémoire en lambeaux

Depuis son accident, D’Adamo vit avec une mémoire morcelée, où seuls quelques souvenirs resurgissent par intermittence, comme des éclats de lumière dans une pièce obscure. « Ma mémoire est comme un juke-box des étés 1970 », explique-t-il. « On met 100 lires, les disques tournent, et soudain, un seul vinyle descend sur la platine pour être joué. » Parmi ces flashs, il évoque une chanson entendue en Sicile avec une amie, dont la tenue vestimentaire lui était restée gravée. Sa femme, Tina, lui a confirmé qu’il s’agissait d’un voyage en 1992. Il se souvient aussi de la naissance de ses fils, des détails précis qu’il a revécus plutôt que simplement remémorés.

Les médecins de l’institut Santa Lucia à Rome, les docteures Incoccia et Lucarelli, ont travaillé avec lui pour tenter de reconstituer son passé. Tina a préparé des dossiers annuels, compilant photos, vidéos et documents. « Mon épouse a confectionné des dossiers, un pour chaque année, avec des photos, des vidéos et des documents écrits », précise-t-il. Pourtant, malgré ces efforts, la majorité de sa vie reste un trou noir. « J’ai appris que seule la vie dont on se souvient est la vie que l’on a vécue », confie-t-il avec une pointe de mélancolie.

Un monde inconnu et des technologies qui le dépassent

À sa sortie de l’hôpital, D’Adamo découvre un monde méconnaissable. « La voiture était haute, pleine de trucs technologiques », raconte-t-il. Il ne reconnaît pas les véhicules modernes, ne comprend pas le fonctionnement d’un écran de tableau de bord ou d’un téléphone portable. « J’ai demandé à Simone : ‘Cette flèche, elle nous suit ?’ Il m’a répondu que c’était le navigateur. ‘Le quoi ?’ » Pour lui, les téléviseurs « énormes » en couleur sont une nouveauté, alors que dans sa réalité figée, il n’en avait vu que chez des amis.

Les noms de figures politiques ou historiques lui sont totalement étrangers. Il ignore tout de Tangentopoli, des juges Falcone et Borsellino, de l’attentat d’Ustica, ou encore de la chute du Mur de Berlin. Un flash lui a permis de revivre indirectement l’attentat de la gare de Bologne en 1980, à travers une horloge arrêtée à 10h25, symbole de cette tragédie. « Les tours jumelles de New York venaient à peine d’être construites… Quelle horreur ! », s’exclame-t-il, réalisant l’ampleur des événements qu’il a manqués.

Une reconstruction quotidienne, entre curiosité et souffrance

Malgré l’absence de souvenirs, D’Adamo fait preuve d’une curiosité insatiable pour combler les vides. « Je vais sur Google et je vois, je comprends », explique-t-il. Le concierge de son école lui a appris à utiliser Internet et les smartphones, outils qu’il maîtrise désormais avec une certaine aisance. « Imaginez si, comme avant, il n’y avait que des encyclopédies ! Je serais encore plus vide », souligne-t-il.

Pourtant, cette reconstruction permanente s’accompagne d’une douleur persistante. Il a découvert que sa mère est décédée sans qu’il ait pu assister à ses funérailles, ou que l’un de ses frères lui est désormais étranger. « Je me bats, je suis d’une bonne nature. Mais je n’ai vécu qu’un tiers de ma vie », confie-t-il. Son épouse, Tina, reste à ses côtés, patiente et dévouée, essayant de lui rendre tangible une existence dont il ne conserve aucune trace.

Et maintenant ?

Cinq ans après son accident, Luciano D’Adamo continue de vivre avec cette mémoire disloquée, sans que les médecins ne puissent prédire une éventuelle amélioration. Les spécialistes évoquent des cas de syndrome de mémoire rétrograde isolé, où seuls les souvenirs antérieurs à une lésion cérébrale sont effacés, tandis que la capacité à créer de nouveaux souvenirs reste intacte. Bien que rare, ce type d’amnésie ne bénéficie d’aucun traitement curatif à ce jour. Les équipes médicales privilégient désormais des stratégies d’adaptation, permettant à D’Adamo de s’approprier progressivement les éléments concrets de son passé.

Selon les neurologues consultés par le Corriere della Sera, une telle situation soulève des questions éthiques et pratiques : jusqu’où doit-on aller dans la reconstruction d’une identité fragmentée ? Comment préserver l’équilibre psychologique d’un individu confronté à l’absence de près de quarante ans de sa vie ? Pour l’heure, Luciano D’Adamo poursuit son apprentissage, aidé par sa famille et les outils modernes, tout en cherchant à accepter cette existence en demi-teinte, où chaque détail compte pour recoller les morceaux d’un puzzle dont il ne possède plus toutes les pièces.

À ce jour, il n’existe aucun traitement curatif pour restaurer une mémoire effacée sur plusieurs décennies. Les médecins privilégient des approches de réadaptation, comme la compilation d’archives personnelles ou l’utilisation de technologies numériques, afin d’aider le patient à se réapproprier son passé. Dans le cas de Luciano D’Adamo, les spécialistes évoquent un syndrome de mémoire rétrograde isolé, souvent lié à un traumatisme crânien, mais dont les mécanismes restent mal compris.

Sa femme, Tina, joue un rôle central dans la reconstruction de sa mémoire en compilant photos, vidéos et documents. Les deux fils de D’Adamo, désormais adultes, participent également à ce processus, bien que leur relation reste marquée par la distance créée par l’amnésie. La famille tente de concilier patience et pragmatisme, tout en acceptant que certains souvenirs ne pourront jamais lui revenir.