La Banque centrale européenne (BCE) accélère sa stratégie pour transformer les marchés financiers du continent grâce à la tokenisation. Mercredi à Francfort, Piero Cipollone, membre du directoire de l’institution, a présenté une feuille de route ambitieuse visant à créer un écosystème intégré d’actifs numériques. Cette initiative s’appuie sur deux projets phares : Pontes, opérationnel dès le 21 septembre 2026, et Appia, dont la finalisation est prévue pour 2028.

Selon nos confrères de Cryptoast, cette démarche répond à un constat de fragmentation persistante. L’Europe compte encore 31 dépositaires centraux de titres, 14 chambres de compensation et 323 plateformes de négociation. En 2023, plus de 95 % des transactions sur titres étaient réglées au sein d’un même dépositaire local, limitant considérablement les échanges transfrontaliers.

Ce qu'il faut retenir

  • La BCE ambitionne de créer un marché européen unifié des actifs tokenisés, aujourd’hui très fragmenté avec 31 dépositaires centraux et 323 plateformes.
  • Le projet Pontes, lancé le 21 septembre 2026, permettra de connecter les plateformes DLT aux TARGET Services pour des règlements en monnaie de banque centrale.
  • Appia, prévu pour 2028, vise à établir un cadre intégré couvrant l’interopérabilité, le collatéral et la résilience juridique.
  • L’objectif final est une infrastructure disponible 24h/24 et 7j/7 d’ici 2028, avec une programmabilité accrue et des capacités multidevises.
  • La BCE met en garde contre les risques de fragmentation si des standards communs ne sont pas adoptés ou si les actifs tokenisés reposent uniquement sur des instruments privés.

Un marché fragmenté qui cherche sa révolution

L’architecture actuelle des marchés financiers européens repose sur des infrastructures cloisonnées. Entre les dépositaires locaux, les chambres de compensation et les plateformes de négociation, les transactions transfrontalières restent marginales. En 2023, selon les données de la BCE, seulement 5 % des échanges impliquaient des acteurs situés dans des pays différents. Cette inefficacité structurelle freine la compétitivité du continent face aux marchés américain et asiatique.

Pour y remédier, la BCE mise sur la tokenisation, une technologie permettant de représenter des actifs financiers sous forme de jetons numériques. Contrairement à une simple digitalisation, celle-ci offre la possibilité de fusionner l’échange d’un actif et son règlement en monnaie de banque centrale. « La tokenisation n’est pas qu’une question de technologie, mais bien d’architecture », a souligné Piero Cipollone lors de sa présentation. « Elle nous donne l’opportunité de repenser l’ensemble du système plutôt que de superposer de nouvelles couches à une infrastructure obsolète. »

Pontes : une première étape opérationnelle dès septembre

Le projet Pontes doit entrer en service le 21 septembre 2026. Son objectif immédiat est de connecter les plateformes utilisant la technologie des registres distribués (DLT) aux TARGET Services de l’Eurosystème. Parmi les premiers acteurs impliqués figurent Clearstream, SWIAT, Cashlink et Axiology. Cette infrastructure permettra d’effectuer des règlements d’actifs tokenisés en monnaie de banque centrale, selon le principe de « livraison contre paiement » : l’échange d’un titre et son paiement s’exécutent simultanément, ou ne s’exécutent pas du tout.

Dans un premier temps, Pontes fonctionnera selon des horaires classiques, soit environ 22,5 heures par jour ouvré. L’objectif est d’étendre progressivement ses plages d’ouverture avant d’atteindre une disponibilité permanente 24h/24 et 7j/7 d’ici 2028. Cette transition s’accompagnera d’une augmentation de la programmabilité des transactions et de l’introduction de mécanismes multidevises.

Appia : vers un écosystème européen intégré d’ici 2028

Lancé en parallèle de Pontes, le projet Appia vise une refonte structurelle plus ambitieuse. D’ici 2028, il doit aboutir à un plan directeur pour un marché européen des actifs tokenisés pleinement intégré. Ce cadre couvrira plusieurs enjeux clés : l’interopérabilité entre les différentes plateformes, la gestion des garanties (collatéral), l’harmonisation juridique et la résilience des infrastructures face aux cybermenaces.

Parmi les défis identifiés figure la nécessité d’éviter une fragmentation similaire à celle des infrastructures traditionnelles. « Chaque acteur pourrait être tenté de développer sa propre solution sans standards communs », a mis en garde Cipollone. « Dans ce cas, la tokenisation deviendrait un simple miroir de la complexité actuelle, au lieu d’en être la solution. » L’enjeu est donc de définir des protocoles unifiés dès la conception.

Les risques majeurs identifiés par la BCE

La Banque centrale européenne a identifié plusieurs écueils potentiels dans sa stratégie. Le premier concerne la dépendance aux infrastructures étrangères. Si les standards ou les technologies sous-jacentes sont développés hors d’Europe, cela pourrait compromettre la souveraineté financière du continent et affaiblir le rôle international de l’euro.

Autre risque souligné : l’abandon de la monnaie de banque centrale comme référence pour le règlement des transactions. Piero Cipollone a rappelé que des marchés tokenisés reposant uniquement sur des instruments privés, comme les stablecoins, introduiraient des risques supplémentaires de crédit et de liquidité. Pour la BCE, l’ancrage à la monnaie centrale reste indispensable pour garantir la stabilité et la confiance.

Enfin, la réussite du projet dépendra de la capacité des acteurs publics et privés à collaborer étroitement. La BCE se chargera de fournir l’infrastructure de règlement et l’ancrage en monnaie de banque centrale, mais les banques, émetteurs et intermédiaires devront développer les actifs et services associés. Un partenariat équilibré sera donc crucial pour éviter les blocages.

« Une technologie avancée ne peut compenser un droit fragmenté. »
— Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE

Un cadre juridique à harmoniser en urgence

Au-delà des défis techniques, la tokenisation soulève des questions juridiques complexes. Plusieurs pays européens n’ont pas encore statué sur le statut des actifs tokenisés, les droits de propriété ou l’exécution des smart contracts. « Les innovations technologiques doivent s’accompagner d’un cadre réglementaire cohérent », a rappelé Cipollone. « Sans harmonisation, les frontières numériques pourraient reproduire les cloisonnements de la finance traditionnelle. »

Les travaux législatifs devront notamment clarifier la reconnaissance des jetons comme instruments financiers, la protection des investisseurs et les modalités de recours en cas de litige. La BCE appelle à une coopération renforcée entre les régulateurs nationaux pour éviter les distorsions de concurrence et garantir un niveau de sécurité équivalent dans toute l’Union.

Et maintenant ?

Le lancement de Pontes le 21 septembre 2026 marquera la première étape concrète de cette refonte. Les acteurs du marché pourront alors tester l’efficacité de l’infrastructure et identifier d’éventuels ajustements avant le déploiement d’Appia en 2028. Plusieurs questions restent en suspens : dans quelle mesure les États membres parviendront-ils à harmoniser leurs législations ? Les investisseurs accorderont-ils leur confiance à ces nouveaux mécanismes ? Enfin, la BCE réussira-t-elle à convaincre ses partenaires internationaux de s’aligner sur ses standards ? Autant de réponses qui pourraient redéfinir l’équilibre des marchés financiers européens dans les années à venir.

Pour l’heure, la BCE mise sur une montée en puissance progressive. L’extension des horaires de Pontes, puis son passage à une disponibilité permanente, seront des indicateurs clés de la faisabilité du projet. Si les résultats sont concluants, l’Europe pourrait bien devenir un modèle en matière de finance tokenisée, à condition de ne pas reproduire les erreurs du passé.