La propriété familiale du général Charles de Gaulle, située à Colombey-les-Deux-Églises en Haute-Marne, est désormais au centre d’un conflit juridique et politique opposant les héritiers entre eux et avec les institutions publiques. Selon Franceinfo – Culture, cette maison historique, où le fondateur de la Ve République a rédigé ses mémoires, suscite des convoitises qui dépassent le cadre familial pour atteindre les plus hauts sommets de l’État.
Ce qu’il faut retenir
- La Boisserie, demeure historique du général de Gaulle, est aujourd’hui détenue à parts égales par ses quatre petits-fils après le décès de son fils Philippe en 2024.
- Trois des quatre héritiers ont cédé à l’État l’original de l’Appel du 18 juin, tandis que d’autres objets familiaux ont été vendus aux enchères pour des montants records, suscitant des craintes de cession à l’étranger.
- L’un des petits-fils, Pierre de Gaulle, détient désormais 50 % de la propriété et s’est rendu en Russie en 2023, alimentant les spéculations sur une éventuelle vente à des intérêts étrangers.
- Les trois autres héritiers, dont Yves de Gaulle, prônent une vente à une collectivité publique pour préserver le lieu comme patrimoine national.
- L’État, par la voix du président Emmanuel Macron, souhaite que La Boisserie soit classée monument historique et gérée par le Centre des monuments nationaux.
- Le département de la Haute-Marne, actuellement gestionnaire du site, a annoncé une proposition d’achat d’ici septembre 2026, mais le prix reste un point de désaccord.
Une propriété au passé glorieux et à l’avenir incertain
La Boisserie, acquise en 1934 par Charles de Gaulle, fut bien plus qu’une résidence familiale : ce fut le cadre où il écrivit ses mémoires après sa démission en 1946, puis après son retour au pouvoir en 1958. La demeure, située à Colombey-les-Deux-Églises, attire encore chaque année 40 000 visiteurs, selon les chiffres communiqués par la famille. Pourtant, aujourd’hui, la propriété n’est plus une bonne affaire économique. « Cette maison vieillit, les objets s’abîment sous les rayons du soleil, et les fenêtres n’ont pas de films protecteurs », explique Nicolas Lacroix, président du Conseil départemental de la Haute-Marne, qui souligne l’urgence d’un entretien régulier.
Si la gestion actuelle est assurée par le département, c’est bien la question de la propriété qui divise. À la mort de Philippe de Gaulle, fils unique du général, en 2024, ses quatre fils ont hérité du domaine. Mais les divergences sont nées rapidement : trois d’entre eux ont choisi de vendre à l’État l’original de l’Appel du 18 juin, enregistré le 18 juin 1940. D’autres biens familiaux, comme une montre ayant appartenu à de Gaulle, ont été adjugés pour 530 000 euros, tandis que sa carte militaire s’est vendue 60 000 euros, soit soixante fois son estimation initiale.
Des spéculations sur une vente à l’étranger et l’intervention de l’Élysée
Ces cessions ont ravivé une crainte ancienne : et si La Boisserie tombait entre des mains étrangères ? « Dès que ces ventes ont eu lieu, l’idée qu’elle puisse échapper à la France s’est installée », confie Jean-Luc Barré, historien et biographe du général, auteur de De Gaulle, une vie aux éditions Grasset. « J’en ai parlé avec Emmanuel Macron », précise-t-il. En effet, des rumeurs évoquant une possible acquisition par des Chinois ou des Russes ont alerté les autorités. Cette hypothèse n’est pas infondée : Pierre de Gaulle, l’un des héritiers, détient désormais la moitié du domaine. Ancien député européen sur la liste de Jean-Marie Le Pen, il s’est rendu à plusieurs reprises en Russie, y compris en 2023, en pleine guerre en Ukraine. Lors d’une interview accordée à Sud Radio le 24 avril 2024, il avait déclaré : « Vladimir Poutine a redonné la fierté de son pays, il a fait de la Russie une grande puissance. On ne peut pas dire la même chose de Macron ».
« Il a redonné la fierté de son pays, a fait de son pays une grande puissance. Je le respecte tout simplement parce qu’il a tiré son pays de la ruine. On ne peut pas dire la même chose de Macron. »
Contacté par Franceinfo – Culture, Pierre de Gaulle n’a pas souhaité s’exprimer davantage sur le sujet.
Deux visions opposées au sein de la famille
Face à Pierre de Gaulle, ses trois frères, Charles, Jean et Yves, défendent une ligne radicalement différente. Pour Yves de Gaulle, l’avenir de La Boisserie passe nécessairement par un rachat public. « Pour moi, l’avenir de La Boisserie, c’est devenir la maison de tous les Français », a-t-il affirmé. « Peut-être aurait-il fallu régler le problème plus tôt, mais il est temps que ce soit une collectivité publique qui reprenne La Boisserie et qui la gère ». Cette position, qu’il maintient depuis des années, s’oppose frontalement à celle de son frère aîné, qui souhaite conserver un droit de regard sur la gestion du domaine. Selon Pascal Bouabot, maire de Colombey-les-Deux-Églises, Pierre de Gaulle accepterait de céder ses 50 % au département « à condition de pouvoir continuer à y accéder et à suivre sa gestion ».
Charles de Gaulle, autre héritier, a pour sa part vendu ses parts à son frère Pierre, consolidant ainsi son contrôle sur la propriété. Cette stratégie familiale a conduit à une impasse politique, l’État estimant que la gestion privée ne garantit pas la pérennité du site. « Pour le président, les choses sont claires : La Boisserie doit être sous contrôle de l’État, gérée par le Centre des monuments nationaux », confirme une source proche de l’Élysée.
Un classement au titre des monuments historiques en urgence
Pour éviter une vente à un acteur privé ou étranger, l’État a lancé un classement au titre des monuments historiques. Ce dispositif permettrait à l’État de préempter toute transaction, garantissant ainsi que le domaine reste accessible au public. Le département de la Haute-Marne, qui gère actuellement La Boisserie, ne cache pas son agacement. « L’État n’avance pas avant l’été ou septembre [2026]. Si rien ne bouge d’ici là, nous ferons une proposition d’achat à la famille », avertit Nicolas Lacroix. Reste à déterminer le prix : si une évaluation publique l’estime à 800 000 euros, des estimations privées évoquent plusieurs millions d’euros, selon Pascal Bouabot.
En attendant, La Boisserie continue d’accueillir des visiteurs, tandis que les murs de la demeure, chargés d’histoire, semblent attendre une décision qui pourrait sceller son avenir pour les décennies à venir.
L’État craint que la propriété ne soit acquise par des intérêts privés étrangers, notamment russes ou chinois, en raison de déclarations publiques de Pierre de Gaulle, favorable à Vladimir Poutine, et de la montée des tensions géopolitiques. Une telle vente limiterait l’accès du public à ce symbole de la Résistance et de la Ve République.
Le département assure l’entretien quotidien du domaine et organise les visites publiques. Il est actuellement le candidat le plus avancé pour racheter la propriété à la famille, mais doit encore s’accorder avec les héritiers sur son prix.