L’Espagne, la France, l’Italie et l’Allemagne s’associent pour mener à bien un projet cinématographique aussi ambitieux que complexe : la reconstruction du « Don Quichotte » d’Orson Welles, un film inachevé que le réalisateur américain a tenté de tourner pendant près de trente ans, entre 1957 et sa mort en 1985. Selon Euronews FR, la Filmoteca Española, en collaboration avec la Cinémathèque française, la Cineteca Nazionale italienne et le Filmmuseum de Munich, a lancé une initiative visant à rassembler et reconstituer les quelque 70 000 mètres de pellicule dispersés dans ces quatre pays. L’objectif n’est pas une simple restauration, mais bien une reconstruction fidèle aux intentions du cinéaste, qui a transformé l’adaptation du roman de Cervantès en une obsession personnelle.
Ce qu'il faut retenir
- Un projet international associant quatre cinémathèques (Espagne, France, Italie, Allemagne) pour reconstituer le film inachevé d’Orson Welles.
- 70 000 mètres de pellicule dispersés doivent être numérisés et analysés d’ici fin 2026.
- Le tournage, commencé en 1957 au Mexique, s’est poursuivi pendant trois décennies sans jamais aboutir à une version définitive.
- Le scénario original atteint 2 000 pages, reflétant les multiples révisions de Welles.
- Une tentative antérieure, menée par Jesús Franco en 1992, avait été jugée décevante en raison de montages approximatifs.
- Orson Welles, fasciné par la Castille, a tourné dans plusieurs localités espagnoles, dont Ávila, qu’il décrivait comme un lieu « étrange et tragique ».
Ce projet, présenté lors du festival Il Cinema Ritrovato à Bologne, marque une nouvelle étape dans la préservation du patrimoine cinématographique. Esteve Riambau, historien spécialiste de Welles et ex-directeur de la Filmoteca de Catalogne, précise : « Nous ne parlons pas d’une restauration, mais de la reconstruction d’un film dont les idées et les matériaux ont évolué avec le temps, avec des ajouts et des abandons. Il est encore trop tôt pour savoir si nous disposons de tout ou de ce qui nous manque. » La directrice de la Filmoteca Española, Valeria Camporesi, participe activement à cette initiative, soulignant son caractère culturel et non commercial.
Welles a commencé à travailler sur cette adaptation en 1957, se servant d’un prétexte documentaire, « Viaggio nel paese di Don Chisciotte », tourné pour le compte de la RAI italienne, afin de justifier sa présence en Espagne. Ce subterfuge lui permettait de poursuivre son projet secret sur les terres où Cervantès avait imaginé les aventures du chevalier à la triste figure. Fasciné par la Castille, il a multiplié les tournages dans des villages comme Santa María de la Huerta, Pedraza ou Brihuega. En 1960, interrogé sur la localité espagnole où il aurait aimé s’installer, il répondait sans hésiter : « Ávila. Le climat y est horrible : très chaud en été, très froid en hiver. C’est un lieu étrange et tragique. Je ne sais pas pourquoi j’y ressens quelque chose de si particulier. »
« Les réalisateurs de cinéma sont un groupe de malheureux qui se consacrent à faire quelque chose qui est, technologiquement, presque obsolète. » — Orson Welles, interview de 1985 (Arte TV)
Cette fascination pour l’Espagne a également motivé le choix de Madrid comme destination finale pour les négatifs récupérés. Oja Kodar, compagne et collaboratrice de Welles dans les dernières années de sa vie, a contacté Esteve Riambau alors qu’il dirigeait la Filmoteca de Catalogne. Elle estimait que « la chose la plus logique est que [la pellicule] aboutisse à Madrid, compte tenu de l’héritage de Welles en Espagne ». Kodar a notamment récupéré 50 000 mètres de négatif en 2017, dont la numérisation sera assurée par la Cineteca Nazionale. Le reste des matériaux, répartis entre les autres institutions, comprend 80 minutes de copies positives 35 mm (Cinémathèque française), ainsi que des négatifs, fragments et bandes conservés par le Filmmuseum de Munich.
La tentative la plus aboutie avant ce projet remonte à 1992, lorsque Jesús Franco, ami de Welles, avait monté une version pour l’Exposition universelle de Séville. Ce travail avait été critiqué pour son manque de rigueur : mélange de matériaux avec un documentaire de la RAI, camouflage d’images originales, et doublages en castillan désynchronisés. Riambau n’hésite pas à qualifier ce résultat de « très décevant ». La Filmoteca Española avait déjà joué un rôle clé à l’époque, en supervisant le montage sous la direction de José María Prado, alors directeur de l’institution et veuf de l’actrice Marisa Paredes.
Pour cette nouvelle reconstruction, les quatre cinémathèques ont prévu un calendrier précis. D’ici la fin de l’année 2026, elles étudieront et retravailleront le scénario original, tandis que les 70 000 mètres de pellicule seront numérisés. En 2027, une analyse comparative des séquences disponibles, de leurs variantes et du matériel écrit sera menée. Riambau a d’ores et déjà écarté toute utilisation de l’intelligence artificielle dans ce processus : « Seules des têtes et des mains humaines seront impliquées. » Le résultat final, insiste-t-il, ne sera ni un documentaire, ni une œuvre commerciale, mais une présentation à vocation culturelle.
Orson Welles, réalisateur de « Citizen Kane » et figure majeure du cinéma mondial, a abordé l’adaptation de « Don Quichotte » comme une œuvre personnelle, modifiant sans cesse son approche. Jesús Franco avait d’ailleurs déclaré : « À mon sens, Orson ne voulait pas terminer le *Quichotte*. Il souhaitait conserver ce projet comme quelque chose de personnel, qui vivrait avec lui ; comme une illusion, un rêve qui ne pourrait jamais s’achever. » Cette quête utopique, à mi-chemin entre la réalité et la métafiction, semble aujourd’hui plus proche de se concrétiser, grâce à l’engagement de quatre institutions européennes déterminées à redonner vie à un rêve vieux de près d’un siècle.
Plusieurs facteurs expliquent cet échec. D’abord, Welles a sans cesse remanié son scénario, passant d’un projet à l’autre sans jamais aboutir. Ensuite, son approche artistique, souvent improvisée et perfectionniste, a rendu la finalisation technique complexe. Enfin, son statut d’exilé politique (il soutenait la République pendant la guerre civile espagnole) et ses difficultés financières ont également joué un rôle. Certaines scènes ont été tournées en secret pour éviter la censure franquiste, ce qui a compliqué la postproduction.
Welles a tourné dans plusieurs régions de Castille, notamment à Santa María de la Huerta et Calatañazor (Soria), Pedraza (Ségovie), Brihuega (Guadalajara), ainsi qu’à Valladolid. Il a également exprimé son attachement particulier pour Ávila, qu’il décrivait comme un lieu « étrange et tragique ». Ces décors naturels ont nourri sa vision du roman de Cervantès.